A lire en écoutant : Monochrome – Yann Tiersen Feat. Dominique A

Uncle Sam Oncle Sam

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Un psychiatre a jugé un patient. J’utilise la troisième personne parce que je n’en suis pas très fier. L’homme qui a été jugé s’était présenté aux urgences pour diverses plaintes étranges. Il avait l’allure d’un philosophe encore recouvert de la poussière des livres qui l’environnaient au quotidien. La quarantaine passée, il vivait seul dans un grand appartement. Les quelques cheveux qui lui restaient sur le crâne accompagnaient son visage rond d’enfant. Ses gestes trahissaient une gêne physique. Comme si son corps n’avait pas été fait pour lui, mais qu’il tentait de faire comme si c’était le cas. Il faisait bonne figure. Tellement qu’il paraissait difficile de l’imaginer dans cette vie décrite avec autant de flou. Un flou pour remplir du vide. Un vide placé dans un gouffre de solitude. Mais Mr Nietzsche ne me racontait pas cela. Non. Il m’expliquait plutôt avoir besoin de prendre du temps pour réfléchir sur lui. Besoin de philosopher. Sans réponse à apporter. Donc pas besoin de travailler. Et pas besoin de grand chose d’autre d’ailleurs.

Des amis? – Pour quoi faire?!

Des revenus? – À quoi bon?!

Les parents de Mr Nietzsche s’occupaient de lui fournir les vivres et le confort nécessaire à cette vie. Une vie où le besoin de réflexion philosophique constant finissait par justifier le comportement d’apathie envahissant toute sa vie. Penser pour ne rien faire. Et pour la logique, on repassera.

Je dois dire que je n’ai pas une belle image des philosophes. Sûrement des séquelles de cours au lycée avec une prof de philo un peu trop terne et transpirant le dégoût, plutôt que de susciter l’intérêt. Alors je me trimbale cette image. Et quand je vois Mr Nietzsche, ça n’arrange pas les choses.

Plus il me décrivait les détails du néant de sa vie, plus je me demandais s’il était conscient de la pauvreté psychique et sociale dans laquelle il vivait. Ça me démangeait de lui poser cette question. Comme pour m’assurer de ce que je considère comme « une vie bien conforme ». C’est confortable de jouer le moralisateur, quand on est déjà en position de force. Un peu facile. Et pas forcément utile. C’est vrai, après tout, j’avais déjà compris dans les grandes lignes ce qu’il vivait. J’avais déjà remarqué l’impossibilité qu’il avait d’identifier ses propres émotions. J’avais pu constater les énormes biais de logique qui l’amenaient à prendre tant de décisions aberrantes, à avoir tous ces comportements étranges. En réalité, une personne avec un minimum de conscience de soi aurait déjà arrêté d’agir comme tel. Elle aurait pris la mesure de ses actes, et les aurait modifiés en fonction de ce qui se passe autour d’elle, pour s’assurer plus de confort de vie. Mr Nietzsche n’en était pas capable.

Je n’avais donc pas vraiment de raison de lui demander s’il se rendait compte du degré d’aberration dans lequel il s’était placé. Et pourtant je l’ai fait.

Sa réponse ne m’a pas surpris. J’ai même essayé de lui montrer que sa perception de la réalité n’était peut-être pas la bonne. Quelle condescendance. En tout cas, sa réponse ne m’a rien appris. Par contre, moi, je lui ai pris quelque chose. Je lui ai pris un peu de sa dignité. J’ai eu la désagréable sensation de le tourner en ridicule. Non. En fait, je l’ai vraiment tourné en ridicule.

Ça m’arrive rarement de me placer en juge d’une réalité de vie. Une réalité qui paraîtrait « défaillante », un peu trop hors de la norme, qui pourrait mettre la vie de la personne en danger. Pourtant, c’est le quotidien de beaucoup d’entre nous, médecins. Les phrases comme « vous avez un diabète, vous avez pris du poids, vous ne faites pas assez de sport » ou « votre hypertension est trop importante, il va falloir traiter ». Le jugement s’immisce partout. Affirmer et imposer pour mieux régner. Pour mieux se rassurer en tant que soignant, agir comme si le monde était plus sain que ce que l’on pouvait constater. Une façon parfois intrusive de plaquer notre perception de ce que l’on considère comme la « bonne » réalité sur les yeux de nos patients. Il semblerait que cela marche.

Ça ne marche cependant pas tout le temps en vrai. Il semblerait qu’imposer une conduite différente chez quelqu’un est possible seulement sous certaines conditions. L’idéal, c’est une personne en situation de menace vitale, qui en a conscience, et qui inclut dans ses valeurs celle de prendre soin d’elle. Alors là seulement le changement pourra être induit. Et encore, seulement pour un certain temps. Une personne qui arrive les deux jambes fracturées refusera rarement un traitement, et respectera pour la plupart du temps les consignes de rééducation. La sensation physique désagréable prend le dessus et nous contraint à respecter l’expérience du soin et du soignant. Cependant, dès que la sensation de menace vitale disparaîtra, le patient arrêtera souvent son traitement. Notre sentiment d’immortalité reprend le dessus sur la raison. On se croit de nouveau tout-puissant. D’ailleurs, qui n’a pas déjà arrêté son traitement antibiotique avant la fin de sa prescription? « C’est bon, je ne suis plus malade ».

La problématique est tout autre lorsque la menace vitale provient d’un comportement, d’une pensée ou d’un problème de thermostat émotionnel. Je parle là d’addiction, de dépression, de troubles psychotiques comme la schizophrénie, pour ne citer que ceux-là. Lorsque la maladie s’insère profondément dans le quotidien du patient, qu’elle fait partie de ce que l’on pense définir comme sa personnalité, son système de valeurs, ses croyances, l’approche est différente. On ne peut plus penser le rôle du médecin de la même manière que lorsqu’il est confronté à un patient ayant une atteinte physique « froide ». Juger du symptôme oblige alors à juger la personne dans son fonctionnement intime. Lorsque le symptôme est psychique, toute cette logique change donc. Et c’était le cas pour Mr Nietzsche.

La position que j’ai choisi de prendre ne pouvait pas fonctionner. Pas sans cette essentielle alliance thérapeutique. Pas sans ce lien humain primordial pour débuter une ébauche de débat, un échange de point de vue. Malgré tout, il est resté sensible au fait d’être jugé. Il me dira d’ailleurs bien comprendre que sa vie n’était peut-être pas très logique à mes yeux. Mais il me rajoutera qu’il n’était pas prêt à l’entendre. Et qu’il préférait ne pas me revoir.

Bon, voilà. Je n’y ai pas gagné grand chose dans tout ça. Le temps d’un instant, je me suis laissé aller à une relation sans réflexion. Avec la prétention que l’alliance entre nous deux était gagnée d’avance, ou au contraire impossible, et donc que la priorité n’était pas forcément à la création d’un lien entre nous, mais plutôt de le convaincre qu’il avait « faux ». Que je pouvais me permettre de le juger. Juger avant de connaître. Juger avant de se lier. Ou peut-être juger tout court.

Personne n’aime ça, être jugé. Et souffrir d’un trouble mental n’enlève en rien cette sensibilité, ce sentiment de rejet qui peut naître d’un jugement. J’ai été rassuré qu’il ne souhaite plus me voir. Il m’a rappelé qu’on était égaux. Que je n’avais pas le droit de le juger. Je m’en rappellerai.

2 réflexions sur “Le Jugement Dernier, ou la fable philosophique d’un allergique à la philo

  1. Coucou,
    je tiens juste à te dire que j adore ton blog. Je suis très touchée par ton humilité, par la tendresse et la poésie avec lesquelles tu décris tes patients, par l effort que tu fais pour ne pas trop leur manquer de respect à coups d injonctions de soin ou d intrusion. Je ne sais pas si tu es pour autant un psychiatre compétent, je doute qu’il en existe, mais j apprecie la douceur que tu déploies. J espère que tu continueras ainsi. Ça me fait limite regretter de ne pas être ta patiente.
    Bonne journée,
    bises

    J’aime

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