A lire en écoutant : Dans Tes Yeux – Anis

la mort de marat barbie

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Non, en fait non. Aujourd’hui, il s’est passé un truc qui se passe trop fréquemment. Toutes les 4 minutes exactement. Aujourd’hui, une personne, parmi tant d’autres, a tenté de se donner la mort.

Mme Monroe est arrivée dans le service après 24h passée aux urgences. Elle avait le regard dans le vague, encore assez endormie. Son visage rond ne reflétait plus aucune émotion, en dehors peut-être d’une sensation de stupeur. Ses longs cheveux bruns ondulés venaient se déposer sur de fortes épaules et une large ossature. Elle était là, imposante dans son lit.

Mme Monroe m’a expliqué sa vie. Sa solitude. Oui, elle avait quelques amis, mais personne n’était là pour combler son vide affectif quotidien. Elle avait grandi dans un petit village de France. Son père était le boulanger du coin. Un type dur, ferme dans l’éducation de sa seule et unique fille. Il la destinait à reprendre l’entreprise familiale. Mais elle ne voulait pas. Alors elle est partie. Loin. Elle a coupé les ponts, pour être sûre que personne ne la gêne dans sa quête ultime. Sa quête, elle ne l’a jamais vraiment trouvée. Alors elle a décidé de faire un métier dans la norme, d’avoir une vie dans la norme. Mais le problème de la norme, c’est qu’elle est propre à chaque individu. Elle s’est donc fixée l’objectif de bien faire. Être une amie parfaite, une employée modèle. Par contre, pour ce qui est de la vie familiale, il n’y en aurait pas. Elle avait coupé les ponts avec la notion de famille. Alors non.

Mais chassez le naturel, il revient au galop. À vivre à travers les valeurs des autres, elle en avait oublié les siennes. En fait, enfant, Mme Monroe aimait les réunions de famille. Elle aimait sa tante et son oncle qui lui racontaient des histoires merveilleuses de voyage. Plus tard, elle serait aventurière, elle rencontrerait son amoureux durant l’une de ses épopées, et elle le présenterait à sa famille.

Tous ces souvenirs ont réapparu dans un de ses rêves. Alors elle s’est mise à y repenser. Puis elle a fait le constat de sa vie. Pas d’aventure. Pas d’homme. Pas de famille. Elle s’est mise à voir la norme qui la guidait d’habitude comme un boulet auquel elle était attachée. Et aucune solution autour pour s’en détacher. Comment réinventer sa vie quand on l’a fuie toute sa vie ?

Au bout de quelques semaines, Mme Monroe s’est mise à penser à la mort. Comment en finir avec cette vie remplie de vide, sans essence, sans solution ? Comment partir avec dignité, quand la honte et le désespoir sont les seuls sentiments qui nous reste ? Elle a alors commencé à élaborer une histoire. Non pas l’histoire de sa vie, mais plutôt celle de sa mort. Pendant des jours, elle a réfléchi au scénario, à la mise en scène, jusqu’à fixer la date fatidique. Dans le plus grand silence. Elle a écrit les derniers mots de sa vie sur un papier boudoir, qu’elle est allée déposer en évidence sur sa table. Elle a alors soigneusement avalé 110 comprimés de médicaments qui ornaient une pharmacie personnelle beaucoup trop fournie. Elle a placé un rasoir au bord de sa baignoire. Elle a rempli sa baignoire d’eau. Elle s’est déshabillée. Puis elle s’est allongée dans ce bain qu’elle pensait être le dernier, et elle a attendu que les médicaments l’endorment. Au mieux, ces comprimés la tueraient d’overdose. Si cela ne suffisait pas, elle pourrait alors rejoindre la mort par noyade. Enfin, si elle venait à se réveiller, elle avait toujours la possibilité de se trancher les veines.

Oui, c’était un scénario très élaboré. Comme souvent. Seulement parfois, on a envie de vivre, inconsciemment. Alors on fait des erreurs dans notre scénario. Parfois aussi, la chance nous sourit. Bon gré, mal gré. Mme Monroe a reçu le jour d’après la visite d’un ami proche, qui avait les clés de chez elle. Il l’a trouvé nue dans sa baignoire, en pleine sieste. Mme Monroe était imposante. Suffisamment pour ne pas glisser sous l’eau dans une baignoire. Son ami, dévasté par cette découverte, a appelé les secours, qui l’ont réanimée. Ramenée à la vie.

Mme Monroe n’était pas la plus heureuse à son réveil. Encore moins dans notre service. Il faut dire qu’on lui avait donné un pyjama pour l’occasion. Le modèle spécial, avec dos nu-cul nu. Oui, le premier réflexe pour un psychiatre lorsqu’il est face à une personne qui a tenté de se donner la mort, c’est de la mettre en pyjama. Étrange. Et pourtant si utile. Parfois, limiter les moyens de pouvoir se donner la mort, couplée à la gêne sociale que procure le fait d’être en pyjama face à des inconnus, empêche un nouveau passage à l’acte. Même si ça n’empêche cependant pas certains de se retrouver culs nus à courir dans la rue après s’être échappés des urgences. En réalité, retirer tous les moyens les plus fréquents de se donner la mort dans notre environnement limitent drastiquement le nombre de tentatives de suicides. L’humain est fainéant de nature. Plus on lui rend la vie facile, et plus il agira. Donc moins il sera facile de trouver de quoi se donner la mort, et plus on gagnera du temps pour se protéger.

Mme Monroe m’a dit qu’elle se sentait blessée. Elle m’expliquait avoir vécue comme un manque de respect le fait d’être encore en vie du fait de l’intervention des réanimateurs. On n’aurait pas dû la ramener à la vie. Elle avait fait elle-même son choix, et par principe nous vivons dans une société où nous sommes libres de choisir ce qu’on veut ou non. Beaucoup de personnes dans cette situation nous disent ça. Et dans un sens, c’est vrai. On a souvent le droit de choisir dans notre société. Mais dans des conditions bien spécifiques. Le choix « libre et éclairé », qui se fait lorsqu’on a été suffisamment bien informé, est aussi régi par l’absence d’altération du jugement. En gros, il faut qu’on soit en pleine possession de ses moyens. C’est ce qui fait qu’une personne qui tape une autre personne, alors qu’il est en plein délire, n’est pas mis en prison mais plutôt orienté vers un dispositif de soins. Il a fait un choix qu’il peut regretter plus tard, parce qu’il ne contrôlait plus grand chose, que son libre arbitre avait disparu. Alors je lui ai rappelé ça. Que 60% des personnes suicidées souffrent d’une dépression avant de se donner la mort, et que 30% agissent sous emprise d’un délire aigu. Que le regret du geste arrive parfois plusieurs mois après la tentative, mais qu’il arrive toujours. Que de façon surprenante, seules 1/3 des personnes préviennent leur entourage de leur intention de se donner la mort. Qu’on pourrait d’ailleurs croire que parler de la volonté de suicide avec celui qui souffre ne ferait que lui donner de mauvaises idées, alors qu’en réalité, en parler avec la personne qui souffre, en l’écoutant sans jugement, réduit considérablement la mortalité par suicide. Que l’on soit professionnel de santé mentale ou non. Il suffit de savoir écouter. D’oser poser la question. Et d’aider à orienter.

Son histoire m’a évidemment touché. Elle est allée jusqu’à me dire qu’elle voulait vivre sa dernière épopée avec ce suicide. Très littéraire, comme façon de voir la vie. Ou plutôt la mort. Seulement là, c’est la colère qui m’a envahi. Parce qu’il n’y a rien de romantique dans la mort. Seuls quelques écrivains, qui se sont trouvés très déprimés dans leur parcours de vie, l’ont décrite comme un don de soi, tentant de mettre un sens glorieux à un geste qui ne reflète que le désespoir et le sentiment d’impasse. Je me devais de le lui dire. Pourtant, j’aime plus que tout mettre la vie en histoire. Conter une anecdote comme une grande épopée héroïque. Mais dans la tentative de suicide, il n’y a jamais rien d’héroïque. Mettre fin à sa vie, c’est ne pas laisser son histoire évoluer, c’est ne plus donner l’opportunité de raconter son histoire de vie, préférer contrôler sa mort plutôt que de se laisser porter un temps par sa vie. Parfois le manque de contrôle sur sa propre vie peut nous faire paniquer. Et pourtant, parler de son désespoir autour de soi suffit la plupart du temps à reprendre ce contrôle.

Vous l’aurez compris, quand je reçois Mme Monroe parce qu’elle a tenté de se tuer, je suis surpris, mais aussi en colère. J’ai peur aussi. Et je suis triste. Le cocktail Molotov émotionnel. Pour n’importe quel humain. Et pourtant, même si toutes ces émotions m’arrivent en même temps, je me dis qu’elles vont toutes me servir.

La surprise d’abord, qui permet d’apprendre. Apprendre qu’il existe toujours une solution, pour chaque humain, qu’une sensation d’impasse n’est qu’une sensation temporaire. Un obstacle artificiel créé par le désespoir.

La colère ensuite, qui permet d’avoir l’énergie d’aider l’autre, pour réfléchir avec lui ou elle sur les solutions qui existent, face à une situation que nous ne voyons pas comme une impasse, alors même que la personne voit son destin figé par le désespoir.

La peur aussi, qui permet d’identifier le danger, le risque qu’une personne s’isole ou perde la vie. Cette peur qui, associée à la colère et la surprise, permet d’agir pour protéger l’autre. Il arrive aussi qu’elle nous fige. On se retrouve figé par sa propre peur de mourir, de façon paradoxale.

La tristesse, enfin, qui permet de faire le bilan. De voir que l’isolement social, le fonctionnement actuel de notre société, peut parfois mener au suicide collectif. Triste de voir que l’on définit « malades » celles et ceux qui n’ont plus, pour un temps, les ressources nécessaires pour vivre dans une société parfois malade elle-même.

Alors on se demande parfois qui, dans une société malade, doit être considéré comme malade. La personne qui estime, même inconsciemment, que la violence et l’exclusion sociale sont la norme, ou la personne qui souffre de cela et crie à l’aide pour réveiller les consciences solidaires ?

Ce qui est sûr, c’est que la mort, comme la tentative de mort, éteint l’espoir et perpétue la violence, en l’enracinant dans la souffrance de nos proches à tout jamais. Alors il vaut peut-être mieux tenter de s’aider à vivre ensemble plutôt que de se laisser mourir tout seul. Parce que la joie est aussi une émotion utile.

5 réflexions sur “Le Suicide ou la Vie

  1. Bonjour,
    J’ai trouvé votre article intéressant, avec beaucoup de finesse et de sensibilité, tout comme les autres articles du blog que j’ai lus. Je m’interroge sur les derniers paragraphes. Qu’entendez-vous par « suicide collectif » et « société malade » ? Pensez-vous qu’une personne qui cherche à se suicider ne doit pas être dite « malade psychique » ? Si tel est le cas, pourquoi ?
    Je me demande aussi en quoi le fait de procurer de la honte au malade en le mettant dans un pyjama « cul nul » peut être bénéfique pour lui ? Est-ce que ça ne rajoute pas du mal-être au mal-être ?
    Une dernière question : est-ce que Mme Monroe a retrouvé goût à la vie depuis ? Si oui, qu’est-ce qui l’a aidée ? (oups ! Ça fait deux questions!)
    Merci pour vos partages vraiment intéressants,
    Blandine

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    1. Merci pour ces questions ! Ca relève pour beaucoup de la philosophie, dans le sens où je ne peux être garant d’une réponse « à vérité unique », mais je vais tenter d’y répondre. Lorsque je parle de possible « société malade », je souhaite surtout appuyer mon discours sur le regard que l’on pose trop souvent sur les personnes en situation de vulnérabilité. Par ignorance le plus souvent, par peur parfois, par dégoût plus rarement, on peut en arriver à exclure (volontairement ou non) ces personnes de la société. Moins « productifs », moins « intéressants » socialement parlant, on préfère ne pas les voir, ou les laisser tenter de s’en sortir seuls. Cette pression sociale est d’ailleurs très visible au Japon par exemple, source de souffrances psychiques et de suicidalité importante.
      Pensez-vous qu’une personne qui cherche à se suicider ne doit pas être dite « malade psychique » ? Si tel est le cas, pourquoi ? : Tout d’abord, je ne pense pas qu’une personne « cherche à se suicider » mais en arrive à cet acte après un long chemin, résultat d’un processus d’exclusion progressive et de dévalorisation d’origine multifactorielle (biais d’interprétation négatif du monde du fait de la dépression, rejet social, faible tolérance venant de la société vis à vis de l’échec, etc…). Il me paraît cependant primordial de mettre un nom sur la maladie psychique. Parler de « santé mentale » me paraît moins stigmatisant cependant. Le temps et l’information accessible à tous seront les deux alliés majeurs à une progressive acceptation de l’altération de la santé mentale par la société, vue comme une possibilité normale d’une réalité de vie humaine. Dire que l’on doit prendre des jours pour prendre soin de sa santé mentale devrait être un fait d’une aussi grande normalité que de dire « je suis fatigué physiquement, je vais prendre un jour de repos ».
      Concernant le pyjama, je ne pense pas qu’il ait été proposé pour foutre la honte aux patients 🙂 Par contre, comme tout élément définissant un cadre, il peut symboliquement être utilisé de multiples façons. Certaines personnes (pas toutes) m’ont ainsi rapportées que cela les avait dissuadé de sortir de leur chambre (par crainte du regard de l’autre). C’est peut-être aussi pourquoi les habits « civils » sont redonnés rapidement au décours de la crise aux personnes hospitalisées. Mais cette pratique est tout à fait contestable. Rien n’est d’ailleurs immuable. Certains l’utilisent en « protocole », dans des conditions spécifiques seulement, dans le but d’augmenter le niveau de sécurité pour le patient (priorisé lors des phases aiguës de maladie psychique, face à la notion de « bien-être », ce qui ne veut pas dire que la notion de bien-être ne soit pas prise en compte, bien au contraire et heureusement).
      Je ne suis malheureusement plus Mme MONROE en consultation. Elle allait mieux au décours de la prise en charge, ça c’est sûr 🙂 Elle a d’ailleurs pu critiquer son geste après 3 mois d’accompagnement et de traitement. Ce qui l’a aidé… Beaucoup de choses, son traitement médicamenteux bien sûr, mais également un cadre de soin bienveillant, une équipe infirmière et aide-soignante extrêmement présente et à l’écoute, une reconnaissance de sa souffrance, un sentiment d’inclusion sociale, du temps pour se mettre à distance de ces souffrances, un espace d’écoute et de soin… Et d’autres choses qui nous échappent probablement aussi ! L’idée est surtout de mettre un maximum de bienveillance, de positif, et de l’aider à travers les traitements médicamenteux et psychothérapeutiques à se mettre à distance d’idées interprétatives biaisées vers le négatif (le pessimisme, la culpabilité, l’auto-dévalorisation, le poids du regard de l’autre, etc…).
      J’espère avoir répondu dans la limite de mes possibilités à vos questionnements très intéressants !
      Au plaisir d’échanger !

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  2. Merci pour vos compléments d’information détaillés !
    « Le temps et l’information accessible à tous seront les deux alliés majeurs à une progressive acceptation de l’altération de la santé mentale par la société, vue comme une possibilité normale d’une réalité de vie humaine. »
    J’aimerais tout de même que ça aille vite ! 😉 Savez-vous si une campagne nationale d’information / sensibilisation sur la dépression, ou plus largement les maladies psychiques, est d’actualité ? Ce serait tellement utile !!
    Je suis contente que Mmne Monroe ait pu aller mieux. Elle semble avoir pu bénéficier d’un accompagnement d’une très bonne qualité, elle a donc eu de la chance dans son malheur ! J’espère qu’elle a pu continuer sur cette pente positive. Il doit être parfois frustrant de ne pas pouvoir suivre ses patients sur un plus long terme, non ?
    Votre métier, et la façon dont vous le pratiquez, me semblent en tous cas passionnants ! J’ai du rater ma vocation 😉
    Bonne continuation

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  3. Cette histoire de pyjama cul-nu me pose un sérieux problème. Surtout dans une société où les violences sexuelles sont si répandues. On n’a pas tou-te-s le même rapport à la pudeur, à la nudité, pas tou-te-s le même vécu.

    Qui plus est, le respect de la pudeur est inscrit dans la Charte de Hôpitaux, il me semble… même si beaucoup l’oublient.

    L’an dernier, je me suis retrouvée aux urgences (de mon plein gré, mais ce sera la première et dernière fois que j’y vais de mon plein gré), pour un problème somatique. J’ai du me déshabiller devant 5 infirmiers, dont un homme, pour revêtir ce pseudo-pyjama. Pour moi, c’est ultra-violent. Et ce n’était que le début. Suivant le conseil de mon psy, j’ai expliqué que j’avais peur des hôpitaux, des soignants, des soins médicaux. L’infirmier m’a demandé des précisions sur ce qui me faisait peur. J’ai dit : « j’ai peur des intrusions physiques et psychiques, et qu’on me fasse des choses contre mon gré ». Moins de deux heures plus tard, c’est justement cet infirmier-là qui a passé outre mon consentement, réveillant du coup ma mémoire traumatique.
    Je suis partie, malgré les menaces de « vous allez mourir » (en fait comme c’était la première fois de ma vie que je prenais des antibiotiques, j’ai guéri très vite). Je pensais qu’il fallait à tout prix que je signe la décharge et parte avant que mon stress post-traumatique ne me permette plus de le faire (si j’avais perdu la parole et le contrôle sur mon corps, on m’aurait sans doute dit que je n’étais pas en état psychique de donner mon consentement).

    Finalement, ce non-respect de la pudeur, du consentement, de la dignité des patient-e-s, outre qu’il outrepasse la loi, c’est aussi la raison pour laquelle des gens particulièrement fragiles préfèrent mourir plutôt que se retrouver à l’hôpital. Pensez-y.

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