L’Authentique Famille Crevasse


souffrance psychiatrie
A lire en écoutant : Figures – Jessie Reyez

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

 

La famille Crevasse a su montrer son vrai visage. De la mère au père, en passant par chaque enfant, tous ont su partager avec toute leur authenticité leurs resplendissantes qualités, leurs profondes failles, leurs doutes les plus légitimes. La famille Crevasse a dévoilé avec panache à tout un tas d’humains le pouvoir de l’authentique.

Maman Crevasse s’est présentée aux urgences en pleine nuit, illuminée de gyrophares de pompiers, avec son cortège d’humains au regard préoccupé. Sur son brancard, elle avait les yeux dans le vague, et pour seul habit une couverture, laissant percevoir timidement deux frêles bras, dessinés de veines rutilantes, la peau à même l’os. Suivait derrière ce florilège médical Papa Crevasse, le visage en peine, le pas saccadé, une bedaine de bon vivant. Ou de désespéré.

Maman Crevasse avait encore trop bu. Tout s’est précipité comme un brasier sous le soleil. S’est allé très vite. La braise était déjà là, et une grosse étincelle l’a amenée à un geste pour essayer de faire tout disparaître.

C’est pas faute de l’avoir aidé. Toute la famille le sait. Mais rien n’y a fait. Et Maman Crevasse, la valise de la vie déjà bien pleine, a du réouvrir il y a quelques jours le bagage déjà débordant. Alors même qu’elle vivait le deuil de son père, elle s’est retrouvée confrontée à l’impensable.

La famille Crevasse avait pourtant réussi à prendre des vacances dans les îles ces derniers temps. Ils avaient pu s’offrir un temps de plaisir dans un quotidien de tumulte. Ils en revenaient tout juste d’ailleurs. Eau paradisiaque, moments de famille, rires. Le cocktail parfait. Mamie Crevasse n’avait pas pu s’y joindre, mais on l’appelait un peu tous les jours pour qu’elle soit un peu là. Seulement Maman Crevasse n’avait pas eu de nouvelles ces derniers jours. Rien de grave sûrement, mais Maman Crevasse voulait rapidement passer la voir à son retour.

Elle y est alors allée, seule. Et le rien de grave se transforma en tout autre chose. Mamie Crevasse n’était plus. D’un coup. Silence complet. Temps arrêté. Tempo à zéro. Quatre tonnes d’adversité venaient subitement faire déborder la valise de Maman Crevasse. Pas beaucoup de sens à tout ça, juste un bon gros tsunami. Il faut dire, Mamie Crevasse n’avait jamais été du genre à laisser quoique ce soit au hasard. Alors quand il s’agissait de la mort, elle se devait d’être aux manettes. Sans penser que Maman Crevasse serait la première à la trouver. Sans penser qu’autour d’une personne suicidée gravite plus de 20 personnes. Victimes collatérales d’une souffrance à fragmentation.

A genoux, la valise était maintenant trop lourde pour Maman Crevasse. En rentrant, tout était flou, et seul l’alcool allait temporairement lui amener un repère. Quitte à se faire noyer par un tsunami, autant le faire sans conscience. Au risque de ne pas voir les arbres auxquels on peut se raccrocher. Ça, Papa Crevasse commençait à s’en douter. Le tsunami emmenait sa femme loin. Très loin. Mais surveiller la souffrance ne suffit parfois pas. La puissance du désespoir combiné aux profondes altérités de la vie submergent souvent plus qu’un tsunami.

C’est alors que Maman Crevasse tenta le copier-coller de la fin de vie de Mamie Crevasse. Des moyens de se suicider, il y en avait. Il y en a souvent un peu trop d’ailleurs. Heureusement, Papa Crevasse l’a trouvée rapidement. Alors pompiers. Urgences. Psychiatre.

Je reçois Maman Crevasse avec toute la famille Crevasse. Le Papa, et les trois enfants. La tribu au complet. Réunion de crise. Maman Crevasse n’est pas passée loin de la mort, mais vraiment plus près que la dernière fois. Le poids du désespoir accumulé le long d’une vie mène à plus de détermination, sûrement. Il est temps de lui tendre la main, vraiment. Mais elle ne veut pas. Oui, elle est en crise suicidaire. Mais si ce n’était que ça. Maman Crevasse est au début de son deuil. Elle veut veiller le corps de sa mère. Et se doit de le faire, elle est comme ça, point. Personne ne l’en empêchera.

« Et tant pis pour sa vie »

J’ai été à ce moment-là envahi d’un sentiment mêlé de gêne, de désarroi, de tristesse. Je devais l’hospitaliser. La mettre en sécurité pour un temps. Mais comment oser l’hospitaliser, dans ce moment si important pour le deuil ? Je n’aimerais pas entendre un médecin proposer ça pour ma propre mère. Qui suis-je pour empêcher à Maman Crevasse de faire son deuil à sa façon ? Est-ce mon rôle ou serais-je en train d’outrepasser mes devoirs? Pourtant sa tribu me l’a dit, ils ont trop peur de la perdre elle aussi. Et Maman Crevasse me l’a affirmé, elle retentera. Parce-que tout ça déborde. Et il n’y a plus d’horizon pour orienter son pas. Alors que faire quand on est face à une personne en crise, submergée par la souffrance, au point de ne plus pouvoir faire face ?

Rien n’est formellement écrit. Le soin ici, ça doit s’inventer. S’adapter. À la personne. À son état de santé. Au concret de sa réalité. Et aux limites des moyens que l’on a. Alors on doit aider à penser l’alternative, toutes les solutions, autre que la mort. Proposer de l’hospitaliser pour lever un temps la responsabilité d’une tribu envers l’une de ses membres, quand la tribu entière est elle-même en crise. Et c’est peut-être pour ça qu’on n’aime pas que les familles prennent le rôle de soignant. Pour laisser la responsabilité en dehors de la tribu, lever le poids de la culpabilité et aller au plus juste face à la souffrance. Choisir l’optimal. Parce que le parfait n’existe pas.

Je n’avais pas envie d’avancer cette décision à la famille Crevasse. Mais il n’y avait pas d’alternative à ce temps précis. L’hospitalisation courte venait là comme rempart à la mort. Le cadre comme sas de décompression, pour sortir la tête de l’eau. Maman Crevasse ne l’entendait pas comme ça, mais la vie est trop précieuse pour se permettre de la négliger sur l’autel du désespoir.

C’est alors que, quand le sujet est venu, la famille Crevasse a agi comme jamais je n’avais vu agir une famille jusqu’ici. Et c’est de tous ses membres qu’a émané la solution. Fiston Crevasse a rapidement pris la parole :

« Non mais en fait pour qu’on puisse tous faire un choix juste, là, aujourd’hui, on doit vous raconter notre histoire. »

J’étais face à cette famille, qui se croisait du regard, comme pour vérifier que toute la tribu était d’accord. Un court silence s’est installé, comme si un moment de vide devait précéder ces révélations. J’étais un peu surpris, curieux de comprendre vers où il voulait emmener cette résolution.

« En fait, moi je sors de plusieurs années à vivre dans la rue. Le crack m’a rongé, et j’en sors tout juste. Vous pouvez pas vous douter en me voyant maintenant, bien rasé, habillé, propre sur moi, mais c’était la misère. »

Je ne m’y attendais en effet pas. Gros revirement. Comme si le projecteur ne savait plus qui éclairer. Que faire de cette information? Pourquoi nous dit-il ça? C’était flou pour moi, alors je décidais de rester observateur. Il se passait quelque chose que seule cette tribu comprenait. Ils m’ouvraient leur porte. Et quand on rentre chez quelqu’un, on enlève d’abord ses chaussures et on attend.

Ma première impression, c’était bien que Maman Crevasse était dans le creux de sa vague, mais avait su construire autour d’elle un cocon solide fait d’humains d’une grande stabilité. Je devais apparemment revoir ma copie.

Un sentiment de fluide liberté de parole s’est ensuite ressenti dans la pièce. Chacun, au départ figé, a commencé à reprendre du mouvement. Et Grand-Frère Crevasse a choisi de continuer sur la lancée :

« Bon bin puisqu’on en est aux aveux… Moi je viens de prendre la décision d’aller en cure. Je suis un putain d’alcoolique. Ça a pas été facile comme décision. Personne n’aime devoir se faire hospitaliser. Mais là, c’était ça ou je crevais. Alors je comprends comme ça doit être compliqué pour Maman de choisir. »

Son regard était orienté avec insistance sur Maman Crevasse, comme pour bien lui faire comprendre que son argument lui était bien adressé.

Papa Crevasse se mit à pleurer. Comme s’il faisait enfin un bilan de sa tribu. Touché de voir la souffrance des siens. Mais aussi fier de leur courageuse authenticité. Ça faisait beaucoup d’un coup. Mais putain ça faisait du bien :

« Moi-même j’ai pas toujours été facile, j’ai grandi dans cette éducation. Mais on s’aime tous, et c’est ce qui nous tient. Alors on va survivre, et pour ça on a besoin d’aide. »

Tous avaient parlé. Seule Petite-Soeur Crevasse observait, écoutait depuis le début, les yeux parfois vers le sol, par gêne, parfois vers le haut, pour penser. Elle décida de conclure :

« Notre famille est particulière, c’est sûr. Mais ma mère là, on veut pas la perdre. Et mon père est épuisé de tout tenir. On fera ce qu’il faut pour hospitaliser notre mère, même si elle ne veut pas »

On sentait chez eux de l’hésitation, humaine, à accompagner cette décision que je devais tenir. Alors il fallait agir vite, pour éviter de la souffrance inutile.

On l’a transférée alors qu’elle voulait fuguer, pour se tuer. Le transfert pu se faire dans le calme et le respect, mais c’est un moment qui reste toujours puissant en émotion. Un mélange amer de bonne volonté, d’injustice, d’amour, de rancœur. On ne veut pas qu’elle vive ce qu’on voit dans les films, mais on ne sait pas sauver sa propre mère d’une souffrance qu’on ne connaît pas bien. Alors on leur fait rencontrer les soignants de l’unité, garantie d’une humanité qu’on préservera dans les soins avec toute l’énergie que l’on aura. Au maximum de ce que l’institution nous permet de faire. La décision n’est pas parfaite, et ce temps de soins ne fera pas tout, on le sait tous. Mais quand quelqu’un se noie devant nous, on lui tend d’abord le bras pour la sortir de l’eau avant de penser à tout le reste.

Pour Grand-Frère Crevasse, la douleur était trop grande. Dans cette décision, pleine de bienveillance et d’impuissance entre-mêlées, les larmes ont coulées. La famille Crevasse devait survivre, mais la tribu entière était malmenée.

Un sentiment de solidarité et de compassion flottait alors au sein de l’équipe de soins, et je pouvais lire l’authentique détresse dans les yeux des soignants autour. La famille Crevasse avait levé les barrières du stigma, en osant se dévoiler au plus proche du vrai, comme par instinct de survie. Et ce qui était un évènement tragique est devenu un grand moment d’authenticité, où tout le monde posait les masques. Pas de place pour le superficiel. Grand-Frère Crevasse fût reçu à l’écart, pour un café, une oreille attentive, un temps de pause. Parce que le soin parfois doit se limiter à l’essentiel.

Avoir été témoin d’un tel moment d’authenticité humaine, en plus de me combler d’une énergie impossible à nommer, m’a rappelé une des raisons qui m’avait poussé à me spécialiser en psychiatrie. Ce monde souvent stigmatisé de la santé mentale permet de rencontrer des humains comme on en voit rarement autre part, des humains ce qu’il y a de plus authentique, de l’humain cru, de l’humain trash, mais de l’humain vrai. Un monde où la qualité du lien est au centre de tout. Un monde qui n’oublie pas l’essentiel, et qui continuera à exister grâce à ça.

Notre-Dame de l’Humanité


Housing First
À lire en écoutant : Reality Cuts Me Like a Knife – Faada Fredd

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

 

Près d’un milliard d’euros a été débloqué, donné, avec humanité, pour refaire vivre le toit d’une vieille Dame. Alors c’est la bonne occasion de parler de ceux qui revivent à travers cette journée l’histoire de leur vie, pour qui un euro vaut un million, pour qui il n’est donné pour seule charpente qu’un carton usagé. Pas de réfection. Pas de Une. Juste un feu qui ne s’éteint pas avec de l’eau.

On pourrait parler de Mr Coco, qui aurait tout pour bien vivre. Une famille soutenante malgré les épreuves, une compagne et deux enfants qui ne demandent qu’à avoir ce père et compagnon aimant. Mais Mr Coco est rongé par la poudre. Même si c’est dur à admettre. Il agit, en mode automatique. La cocaïne régit sa vie, dirige son être, et dévore ses racines. Mr Coco devient Mr Parano, et le plonge dans un gouffre où aucune branche, aucune main tendue n’est assez longue pour le ramener à la surface. Mr Coco marche sans racine, et ne peut maintenant s’appuyer que sur des murs de sable.

Sinon parlons de Mme Chicot, qui en a attiré plus d’un dans sa jeunesse, mais qui eut le malheur de cumuler dépression, abandon, et migration. Je la vois passer furtivement aux urgences, comme si elle n’était venue que pour vérifier que l’humanité existait encore. Juste le temps de raconter son histoire. Le temps de se réinscrire dans l’Histoire. Oui, elle a dû parcourir plusieurs milliers de kilomètres avec ses pieds nus, laissant le corps de ses parents fraîchement jeté dans les bras de l’innommable horreur de la guerre, pour courir vers un leurre d’espoir. Mais « qui ne l’a pas fait », répète-t-elle.

Oui, elle a eu une fille, « hasard du malheur », monnaie à payer pour passer la Méditerranée. Alors oui, sa fille est aveugle, mais ce n’est pas « un cas unique », précise-t-elle. Tout le monde pourrait supporter ça. En l’entendant, on pourrait presque y croire. Mais moi je n’y crois pas.

Pourquoi est-elle à la Rue ? Elle ne le sait plus vraiment. Tout se confond. Y aller est plutôt simple. Par contre, y sortir est mission quasi impossible. Sauf miracle ?

Non. Parlons de Mr Espoir. Lui, il est en service de Réanimation maintenant. Parce que vivre dans la rue est une chose. Mais tenter d’en sortir, oui, relève du miracle parfois. Ou d’une forme de ruse. Pour ça, Mr Espoir a tenté une technique toute particulière. Pas le genre d’idée qui nous passe par la tête spontanément. Disons qu’il a vu ça comme un coup de pouce envers lui-même. Comme une étincelle pour finir de faire brûler le toit de sa Cathédrale. Brûler dans ses propres cendres pour ne plus avoir à constater que la charpente n’est plus là depuis bien longtemps. Oui, Mr Espoir, par ce geste, a trouvé un toit. Il n’y vivra peut-être pas longtemps. Mais maintenant il est au chaud, en Réanimation.

On me demande de le voir pour savoir s’il relève de soins psychiatriques. Je le rencontre. Rien de plus bref. Sa santé mentale ? Peut-on décemment en parler quand ses besoins les plus primaires ne sont pas comblés ? Comment évaluer la souffrance d’un homme pour qui l’Humanité n’est plus qu’un vague concept ?

Je croise son regard à la fois froid et malicieux :

– « Si vous me faites sortir, je trouverai un moyen de mourir autrement » –

Certains diront qu’il profère des menaces au suicide pour me manipuler, pour me pousser à l’hospitaliser « pour l’hiver ». Pour ma part, je ne sais pas juger les intentions d’un homme rendu à se brûler vif pour pouvoir au moins dormir sous un toit. Et sa place n’est pas pour autant en psychiatrie. Voilà. Je reste figé. Mes pensées se bousculent, toutes voulant prendre la priorité.

– « On n’arrive même pas à trouver des lits pour ceux en souffrance mentale, sa problématique est sociale, tu dois déléguer » –

– « Ce type pourrait être ton grand-père, tu ne laisserais jamais ton grand-père repartir dans la rue comme ça » –

– « Les réanimateurs vont te dire qu’il n’a plus rien à faire chez eux, à plus de 1500 euros la nuit d’hospitalisation, ça fait cher payé le logement » –

– « Mais qu’est ce que t’en as à foutre de ce que ça coûte bordel ?! » –

Vide total. Blanc complet. Alors je me tourne vers ma collègue réanimatrice :

– « On sait qu’il va mourir dans la rue. Le 115, ils vont te dire qu’il n’y a plus rien. On a mis 2h à les avoir déjà tout à l’heure. Sa famille? Aucune. Il n’a pas de pathologie mentale qui me permette de le prioriser sur les rares places disponibles en psychiatrie. Et il le sait. On le sait tous. On va devoir faire un truc qu’aucun de nous deux ne veut, et seul Mr Espoir va en vivre les conséquences » –

Pourquoi j’ai dit ça, je ne sais pas. Je me suis haï à la minute où j’ai fini ma phrase. Et je suis parti avec cette sensation dégueulasse de travail mal fait.

Ma collègue, elle, a souhaité le garder une nuit de plus. Dans l’espoir qu’un logement d’urgence se débloque demain, peut-être. Et peu importe ce que ça coûtera en moyen humain, financier, ou autre. Elle m’a appelé pour me le dire.

Aujourd’hui, un toit a brûlé. Et cette femme médecin a fait preuve de plus d’humanité que l’ensemble des Grands Donneurs de notre chère Cathédrale. Ma tête est vide. Mes yeux plein d’eau. Et la réalité m’a coupé comme un couteau.

L’histoire du Docteur Renaud et de Mister Renard


À lire en écoutant : Docteur Renaud Mister Renard – Renaud
renaud renard suicide

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

De l’énergie d’un homme est sorti le pire mais surtout le meilleur. Dr Renaud était un jeune homme plein de couleurs. Il aimait les gens. Il faisait partie des hypersensibles, ceux qui perçoivent les détails de la vie dans ce qu’elle a de plus beau et ce qu’elle a de plus tragique. Il avait le sourire malicieux et l’humour facile. Il aimait faire la fête, quitte à partir dans l’excès. Dans tous les cas, il adorait montrer qu’il aimait la vie.

Il partait voyager avec la même ferveur qu’un aventurier. Tout plein de pays. Et il avait aussi décidé qu’il consacrerait sa vie à aider celle des autres. Il serait médecin.

Il est alors facile d’imaginer qu’à cette vie pleine de poésie se greffait une personnalité de grand romantique, Le romantisme dans toute sa définition. Du Don Juanisme au tragique dévouement de soi. Aux étreintes sensuelles jusqu’aux conflits les plus acerbes. Dr Renaud était entier.

Son talent humain lui faisait rencontrer des tas de gens. Il se liait à l’autre avec une aisance déconcertante. Mais après tout, il aimait les gens. Alors les gens lui rendaient bien.

Evidemment, à ce tableau venait se fondre quelques traits imparfaits. Dr Renaud pouvait parfois se transformer en Mister Renard. La colère pouvait lui monter. Il ne la montrait pas pour autant, bien sûr. Il aimait trop les gens pour s’en opposer. Mais il vivait la colère. Une colère souvent si forte qu’elle venait alors s’abattre directement sur lui, à grand coup de « je devrais avoir honte de penser ça des gens » et de « je ne suis qu’un con ». Ce foutu mélange venait associer la tristesse à son désarroi. Alors le cocktail était fin prêt. La déprime pointait son nez.

Pendant longtemps, Dr Renaud s’était bien gardé d’en parler. Il réservait ce privilège à sa famille. Il aimait trop les gens pour prendre le risque de les attrister. Il était solide et courageux, Dr Renaud. Alors sa vie avançait, rythmée par de la joie entière et de la tristesse profonde.

Puis, comme dans toute vie de grand romantique, les péripéties firent place au noeud dramatique. Le genre de drame impossible à mettre en scène, ni même à pouvoir concevoir ou anticiper. Le genre de drame qui retire tout courage au plus grand des héros romantiques. Ce même drame qui a coupé le souffle du Dr Renaud, pour réveiller Mister Renard. Une perte humaine trop proche de lui pour ne pas lui enlever un peu de son âme, un peu de sa chair.

Dr Renaud a alors tenté de s’accrocher à toutes les branches qu’il a pu. Il est même allé voir des collègues psychiatres. Mais il n’arrivait plus à percevoir le romantisme de sa vie de la même manière. Le romantisme avait laissé sa place à la pensée cartésienne. Celle de Mister Renard. C’était parfois plus rassurant de chercher du sens dans la science que dans les ressentis, quand tout semblait lui échapper. Une science qui vient à la rescousse, comme mise à plat d’émotions trop intenses et ravageuses. Ça protège, des fois.

Bref. Dr Renaud n’allait plus. Mister Renard était trop. J’aurais d’ailleurs pu le recevoir en consultation celui-là, qui sait. Mais non. Les règles déontologiques me l’auraient empêché. Et plus que tout, mon amitié pour lui aurait tout entravé. Oui, je ne parle malheureusement pas d’un patient aujourd’hui.

Rien ni personne n’aura pu l’aider, apparemment. Il a donné ce qui lui restait d’énergie pour s’ôter la vie. Mister Renard l’avait mangé. La victoire au vilain Renard. Mais on aimera toujours Dr Renaud.

C’est étrange quand on le vit de l’autre côté. On se sidère, un peu. On se pose des questions. On pleure. On pense. On ressent. Et puis tout se mélange. Tous les réflexes professionnels acquis disparaissent. Hormis certains peut-être, comme celui de ne pas avoir peur d’être triste. Et puis on se retrouve avec tous les amis, avec la force de la vie, autour d’une boîte en bois qui fait mal. Une boîte en bois qu’on préférerait vide.

En réalité, il n’y avait pas une once de romantisme dans son geste. Juste de la souffrance intolérable. Une dépression trop profonde pour pouvoir retenir son souffle suffisamment longtemps. Et plus rien pour rendre cette réalité plus tolérable. Oui, la dépression tue.

Ce qui est sûr, c’est que Dr Renaud aurait préféré qu’on vive. Alors on vivra. Et on souffrira peut-être. Et même si on en a peur, faisons au moins en sorte qu’il y ait toujours un humain pour nous rassurer.

Restaurateur d’Œuvre d’Art


A lire en écoutant : A Single Life – Happy Camper Feat. Pien Feith

Restauration Oeuvre d'Art Psychiatre

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Des parcours de vie se sont croisés. Toute la journée. Chaque vie plus exceptionnelle que l’autre. Avec son lot de surprises, bonnes ou mauvaises.

Mr Esbrouffe d’abord. Un type imposant, au charisme bombé par les nombreux projets ambitieux qu’il a menés au cours de sa vie. Il se décrivait comme le pilier de son entreprise, le pilier de sa famille. Un homme qui aimait porter les gens. Une vie à cent à l’heure, avec ses excès, jusqu’à mettre sa santé et son corps de côté. Jusqu’au jour où son corps s’est littéralement retourné contre lui. Une maladie auto-immune. Son corps en a eu assez peut-être. Sa génétique ne devait peut-être pas l’aider. Son système de défense immunitaire s’est retourné contre lui, jusqu’à lui attaquer le cerveau. Fulgurant. Mr Esbrouffe a alors vu ses émotions s’intensifier. Dépression. Manie. Tout y est passé. Il a perdu le contrôle de son comportement. Adultère, dépenses folles dans les casinos, isolement social. Sa famille s’est déchirée. Il a arrêté de travailler depuis deux ans. Il ne se reconnaît plus. Il s’est retrouvé seul. Parce que les gens bizarres, on les évite. Sans vouloir comprendre. Sans se poser de questions. Alors je le reçois, pour dépoussiérer tout ça. Pour l’aider à restaurer ce qui peut l’être. Peut-être même retrouver cette humanité qui le définissait si bien. Et pour le reste on verra.

Il y eut ensuite Mme Bijou. C’était une employée modèle. La quarantaine bien tassée, elle tenait un petit magasin qui tournait bien. Elle servait les gens avec passion et générosité. Et puis la convoitise a mené un homme à braquer sa boutique. Des coups de feux, beaucoup. Des menaces de mort. Toute la vie de Mme Bijou a défilé devant ses yeux. Puis il est reparti avec le butin. En trois minutes.

Si seulement ça n’avait pu arriver qu’une seule fois… Non. Mme Bijou a subi sept braquages en six mois. Sa direction n’a rien voulu changer. Mme Bijou a eu l’impression de ne pas être entendue. Elle vit depuis lors avec la peur au ventre. Elle sursaute dès qu’elle voit un homme. Elle fait des cauchemars. Elle n’arrive plus à aller sur son lieu de travail. Elle n’arrive plus à réfléchir. Elle ne retrouve plus son sourire d’antan. Son corps et son cerveau n’arrivent pas à sortir du mode survie. Mme Bijou vit tel un gibier qu’on aurait attaché dans une cage remplie de prédateurs. Et tous ses proches et collègues de travail agissent comme s’ils venaient voir ce spectacle au zoo.

« C’est son problème, après tout. Elle n’a qu’à s’en sortir toute seule »

Alors je la reçois, pour dépoussiérer tout ça. Pour l’aider à restaurer ce qui peut l’être. Peut-être même retrouver cette humanité qui la définissait si bien. Et pour le reste on verra.

Je vis aussi Mr Fixe. Il me dit avoir arrêté de prendre ses traitements. Il souffre de bipolarité. Mais des fois, il en souffre moins. Voire pas du tout. Au début de sa vie, il oscillait de dépressions en manies, rajoutant à chaque période un fardeau supplémentaire à sa vie. Un accident de la route avec un peu trop d’alcool dans le sang, après un excès de vitesse, qui lui coutera un bras.

« J’avais l’impression que j’allais pouvoir m’envoler avec la voiture! J’étais invulnérable! »

Une tentative de suicide avec les médicaments qui trainaient chez lui. Coma. Ça lui coutera une partie de son cerveau. Et puis depuis quelques mois, il a décidé d’arrêter le traitement qui lui avait permis de ne plus avoir ces crises. Il avait pourtant pu rencontrer une femme qu’il aimait, construire une famille. Il avait même pu reprendre un travail. Il passait ses journées à aider les gens. A les aimer. C’était un type concerné par l’autre. Une belle personne. Mais le ras-le-bol a pris le dessus. Il est à présent dans une phase dépressive si sévère qu’il ne bouge plus. Catatonique. Figé par l’afflux d’émotions qui envahit son cerveau et son corps tout entier. Comme si on l’avait pris en photo et qu’il n’avait plus voulu bouger de sa pose depuis. Sa femme l’a quitté, c’en était trop. Ses enfants ne veulent plus le voir. Il n’a plus de travail. Il ne peut plus vivre seul chez lui. Son psychiatre veut l’hospitaliser. Alors je le reçois, pour dépoussiérer tout ça. Pour l’aider à restaurer ce qui peut l’être. Peut-être même retrouver cette humanité qui le définissait si bien. Et pour le reste on verra.

La journée a défilé à cent à l’heure. Ça n’a pas arrêté. Toutes ces personnes qui ont un temps brillé par leurs qualités, et qui par la force des choses se voient mises de côté. Consultation après consultation, j’étais de plus en plus troublé par ces histoires, triste de voir tant de personnes isolées, écartées de la société. Triste de voir que le monde du travail reste si peu éduqué à accompagner et prendre soin de son personnel en souffrance mentale.

Alors pour me remonter le moral, je suis allé lire les nouvelles sur mon téléphone. Comme si les informations pouvaient avoir ce pouvoir. Parfois, je suis assez naïf. Même un peu con. Et en effet, tout ce que j’ai lu, c’est qu’un infirmier s’était à nouveau suicidé.

Je me suis dit que personne n’aura pu l’aider à restaurer en lui ce qui pouvait l’être. Pourtant, c’est beau, un humain qui en aide un autre. Mais peut-être que personne ne l’a vu. Peut-être qu’il n’a jamais osé parler de sa souffrance. Peut-être que paradoxalement, le monde du soin n’est pas fait pour ceux qui souffrent. Comme s’il était impensable qu’un soignant puisse souffrir.

C’est vrai qu’on confond trop souvent soignant avec sauveteur. Parce qu’on croit que les Super-Héros existent. Alors qu’on vit simplement entre humains.

La Chute Parkinsonienne


A lire en écoutant : See you all – Koudlam

violence verbale psychiatrie maladie

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

C’est l’histoire d’un homme, Mr Stimulo, qui a beaucoup construit, beaucoup vécu, beaucoup brillé. Un homme droit dans ses bottes, aimé de sa famille qui l’entourait. Un homme qui avait trouvé sa place dans la société.

Et puis la maladie est arrivée. Comme un couperet. Sans rien demander à personne. Certains diront qu’il avait soudainement un privilège rare, celui de connaître les grandes lignes de son destin. Seulement lui ne le voyait pas de cet œil. Savoir que son destin se résumerait à perdre progressivement son autonomie, se ralentir avec le temps, plus ou moins rapidement, et finir inexorablement sa vie plongé dans la démence. Non, ce n’était pas un privilège.

Apprendre le diagnostic de maladie de Parkinson à 50 ans, c’est une transition de vie pour le moins délicate. D’autant plus quand on a eu l’habitude d’avoir de grandes responsabilités. Quand on s’est construit sur la certitude que l’on peut tout contrôler autour de soi. Tout contrôler pour tout influencer. Jusqu’à imposer son point de vue à tout prix. Alors la maladie vient elle aussi s’imposer. Sans prévenir. Elle vient nous voler notre sentiment d’indépendance. Elle vient nous retirer notre sentiment de toute puissance. Brutalement. Sans compassion.

Mr Stimulo s’est alors déprimé. Beaucoup. Jusqu’à ne plus arriver à distinguer comment exister dans ce monde. Privé de sa place privilégiée, qu’il avait acquis au prix de nombreux sacrifices, il se retrouvait sans outil pour s’affirmer face à l’autre. Il était tout à coup mis à nu, vulnérable, fragile, diminué et dépendant. Alors des idées de mort sont apparues dans son esprit. Il n’y avait plus d’autre solution. Il avait besoin d’aide, mais ce n’était pas son tempérament que de demander un soutien. Plutôt mourir que de se faire aider. Et c’est pour cela que son neurologue nous l’a adressé.

On a pas mal discuté ensemble. Il avait d’ailleurs une façon toute particulière de s’adresser à moi. Mr Stimulo voulait bien s’épancher un peu sur ses symptômes et ses difficultés, mais il ne manquait pas de rajouter systématiquement à son discours quelques éléments de son CV.

« Oui, j’ai du mal à me concentrer. Mais vous savez, j’ai été responsable de grands projets dans ma vie professionnelle. J’ai beaucoup voyagé. Je n’ai pas toujours été comme ça »

Mais je devais continuer à explorer ce qu’il traversait comme difficultés actuellement. Alors j’ai voulu insister.

« J’ai l’impression que tous ces symptômes qui vous sont imposés par votre corps ont un rôle important dans les idées de mort que vous avez eu. En avez-vous encore d’ailleurs ? »

Sa réponse ne se fit pas attendre.

« Je trouve vos questions très incisives. Vous devriez apprendre à les poser avec plus de finesse. J’ai écrit des livres sur ce que j’ai vécu, je vous invite à les lire, ça vous apprendra peut-être des choses. Vous ne savez pas ce que c’est de vivre avec la maladie de Parkinson »

En entendant ça, mon cerveau a fait un joli salto arrière. Au départ, je n’ai rien compris à cette réaction. Et puis j’ai essayé d’écouter ce que je ressentais. Ça aide, parfois. J’étais en colère. Bien. Je crois qu’en fait, son besoin incessant de justifier qu’il ait vécu l’exceptionnel, qu’il était un grand monsieur, ça m’agaçait. Je me suis dit qu’il ferait mieux de s’occuper de sa maladie.

J’ai alors probablement dû être plus incisif dans mes questions. Comme s’il fallait que je lui fasse payer son comportement. Et puis après tout, lui aussi a été incisif. On aurait alors pu rentrer dans un jeu de ping-pong. Un jeu où on renverrait la faute à l’autre pour les émotions que chacun vivait.

« Je suis en colère, c’est de ta faute, prends ça dans ta face! »

Lui était en colère de voir que je ne voulais pas reconnaître ses qualités et m’intéresser seulement à ses défaillances. En colère d’être malade. Que la maladie lui ait volé son indépendance et la vie qu’il voulait avoir. Il était encore en deuil. Rien à voir avec moi, en fait. Mais moi, je ne le savais pas. Je ne l’avais pas vu. Je ne voulais pas le prendre en compte. Tout ça parce que j’étais en colère. Énervé de voir cet homme qui voulait étaler son égo. Jusqu’à l’imposer à moi et mes collègues. J’ai vécu ça comme une attaque. Mais c’est pourtant mon boulot que de m’en rendre compte. C’est mon boulot de prendre en compte son vécu pour m’y adapter. Parce que c’est lui qui est en position de vulnérabilité. Pas moi. Et il n’a rien demandé.

Alors j’ai arrêté l’entretien.

« Je vous sens énervé. Je crois que je le suis aussi »

Et puis j’ai vu son livre, celui qu’il avait écrit. Alors je l’ai ouvert, et je l’ai lu. Juste un temps. Pour lui montrer que je n’étais pas indifférent à lui et ses qualités. Il écrit bien en plus, le bougre. Je lui ai dit. Il a souri. Il suffisait peut-être de le complimenter, en fait. Le renarcissiser, comme on dit dans le jargon. L’aider à être fier de qui il est, pour qu’il regagne un peu de sa grandeur et de sa motivation à vivre dans notre société. Il suffisait de le reconnaître. Lui montrer qu’on l’avait vu.

Des fois, il suffit de peu. Il suffit de peu pour faire chuter un homme. Et parfois, il suffit d’encore moins pour l’aider à se relever.

Le Suicide ou la Vie


A lire en écoutant : Dans Tes Yeux – Anis

la mort de marat barbie

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Non, en fait non. Aujourd’hui, il s’est passé un truc qui se passe trop fréquemment. Toutes les 4 minutes exactement. Aujourd’hui, une personne, parmi tant d’autres, a tenté de se donner la mort.

Mme Monroe est arrivée dans le service après 24h passée aux urgences. Elle avait le regard dans le vague, encore assez endormie. Son visage rond ne reflétait plus aucune émotion, en dehors peut-être d’une sensation de stupeur. Ses longs cheveux bruns ondulés venaient se déposer sur de fortes épaules et une large ossature. Elle était là, imposante dans son lit.

Mme Monroe m’a expliqué sa vie. Sa solitude. Oui, elle avait quelques amis, mais personne n’était là pour combler son vide affectif quotidien. Elle avait grandi dans un petit village de France. Son père était le boulanger du coin. Un type dur, ferme dans l’éducation de sa seule et unique fille. Il la destinait à reprendre l’entreprise familiale. Mais elle ne voulait pas. Alors elle est partie. Loin. Elle a coupé les ponts, pour être sûre que personne ne la gêne dans sa quête ultime. Sa quête, elle ne l’a jamais vraiment trouvée. Alors elle a décidé de faire un métier dans la norme, d’avoir une vie dans la norme. Mais le problème de la norme, c’est qu’elle est propre à chaque individu. Elle s’est donc fixée l’objectif de bien faire. Être une amie parfaite, une employée modèle. Par contre, pour ce qui est de la vie familiale, il n’y en aurait pas. Elle avait coupé les ponts avec la notion de famille. Alors non.

Mais chassez le naturel, il revient au galop. À vivre à travers les valeurs des autres, elle en avait oublié les siennes. En fait, enfant, Mme Monroe aimait les réunions de famille. Elle aimait sa tante et son oncle qui lui racontaient des histoires merveilleuses de voyage. Plus tard, elle serait aventurière, elle rencontrerait son amoureux durant l’une de ses épopées, et elle le présenterait à sa famille.

Tous ces souvenirs ont réapparu dans un de ses rêves. Alors elle s’est mise à y repenser. Puis elle a fait le constat de sa vie. Pas d’aventure. Pas d’homme. Pas de famille. Elle s’est mise à voir la norme qui la guidait d’habitude comme un boulet auquel elle était attachée. Et aucune solution autour pour s’en détacher. Comment réinventer sa vie quand on l’a fuie toute sa vie ?

Au bout de quelques semaines, Mme Monroe s’est mise à penser à la mort. Comment en finir avec cette vie remplie de vide, sans essence, sans solution ? Comment partir avec dignité, quand la honte et le désespoir sont les seuls sentiments qui nous reste ? Elle a alors commencé à élaborer une histoire. Non pas l’histoire de sa vie, mais plutôt celle de sa mort. Pendant des jours, elle a réfléchi au scénario, à la mise en scène, jusqu’à fixer la date fatidique. Dans le plus grand silence. Elle a écrit les derniers mots de sa vie sur un papier boudoir, qu’elle est allée déposer en évidence sur sa table. Elle a alors soigneusement avalé 110 comprimés de médicaments qui ornaient une pharmacie personnelle beaucoup trop fournie. Elle a placé un rasoir au bord de sa baignoire. Elle a rempli sa baignoire d’eau. Elle s’est déshabillée. Puis elle s’est allongée dans ce bain qu’elle pensait être le dernier, et elle a attendu que les médicaments l’endorment. Au mieux, ces comprimés la tueraient d’overdose. Si cela ne suffisait pas, elle pourrait alors rejoindre la mort par noyade. Enfin, si elle venait à se réveiller, elle avait toujours la possibilité de se trancher les veines.

Oui, c’était un scénario très élaboré. Comme souvent. Seulement parfois, on a envie de vivre, inconsciemment. Alors on fait des erreurs dans notre scénario. Parfois aussi, la chance nous sourit. Bon gré, mal gré. Mme Monroe a reçu le jour d’après la visite d’un ami proche, qui avait les clés de chez elle. Il l’a trouvé nue dans sa baignoire, en pleine sieste. Mme Monroe était imposante. Suffisamment pour ne pas glisser sous l’eau dans une baignoire. Son ami, dévasté par cette découverte, a appelé les secours, qui l’ont réanimée. Ramenée à la vie.

Mme Monroe n’était pas la plus heureuse à son réveil. Encore moins dans notre service. Il faut dire qu’on lui avait donné un pyjama pour l’occasion. Le modèle spécial, avec dos nu-cul nu. Oui, le premier réflexe pour un psychiatre lorsqu’il est face à une personne qui a tenté de se donner la mort, c’est de la mettre en pyjama. Étrange. Et pourtant si utile. Parfois, limiter les moyens de pouvoir se donner la mort, couplée à la gêne sociale que procure le fait d’être en pyjama face à des inconnus, empêche un nouveau passage à l’acte. Même si ça n’empêche cependant pas certains de se retrouver culs nus à courir dans la rue après s’être échappés des urgences. En réalité, retirer tous les moyens les plus fréquents de se donner la mort dans notre environnement limitent drastiquement le nombre de tentatives de suicides. L’humain est fainéant de nature. Plus on lui rend la vie facile, et plus il agira. Donc moins il sera facile de trouver de quoi se donner la mort, et plus on gagnera du temps pour se protéger.

Mme Monroe m’a dit qu’elle se sentait blessée. Elle m’expliquait avoir vécue comme un manque de respect le fait d’être encore en vie du fait de l’intervention des réanimateurs. On n’aurait pas dû la ramener à la vie. Elle avait fait elle-même son choix, et par principe nous vivons dans une société où nous sommes libres de choisir ce qu’on veut ou non. Beaucoup de personnes dans cette situation nous disent ça. Et dans un sens, c’est vrai. On a souvent le droit de choisir dans notre société. Mais dans des conditions bien spécifiques. Le choix « libre et éclairé », qui se fait lorsqu’on a été suffisamment bien informé, est aussi régi par l’absence d’altération du jugement. En gros, il faut qu’on soit en pleine possession de ses moyens. C’est ce qui fait qu’une personne qui tape une autre personne, alors qu’il est en plein délire, n’est pas mis en prison mais plutôt orienté vers un dispositif de soins. Il a fait un choix qu’il peut regretter plus tard, parce qu’il ne contrôlait plus grand chose, que son libre arbitre avait disparu. Alors je lui ai rappelé ça. Que 60% des personnes suicidées souffrent d’une dépression avant de se donner la mort, et que 30% agissent sous emprise d’un délire aigu. Que le regret du geste arrive parfois plusieurs mois après la tentative, mais qu’il arrive toujours. Que de façon surprenante, seules 1/3 des personnes préviennent leur entourage de leur intention de se donner la mort. Qu’on pourrait d’ailleurs croire que parler de la volonté de suicide avec celui qui souffre ne ferait que lui donner de mauvaises idées, alors qu’en réalité, en parler avec la personne qui souffre, en l’écoutant sans jugement, réduit considérablement la mortalité par suicide. Que l’on soit professionnel de santé mentale ou non. Il suffit de savoir écouter. D’oser poser la question. Et d’aider à orienter.

Son histoire m’a évidemment touché. Elle est allée jusqu’à me dire qu’elle voulait vivre sa dernière épopée avec ce suicide. Très littéraire, comme façon de voir la vie. Ou plutôt la mort. Seulement là, c’est la colère qui m’a envahi. Parce qu’il n’y a rien de romantique dans la mort. Seuls quelques écrivains, qui se sont trouvés très déprimés dans leur parcours de vie, l’ont décrite comme un don de soi, tentant de mettre un sens glorieux à un geste qui ne reflète que le désespoir et le sentiment d’impasse. Je me devais de le lui dire. Pourtant, j’aime plus que tout mettre la vie en histoire. Conter une anecdote comme une grande épopée héroïque. Mais dans la tentative de suicide, il n’y a jamais rien d’héroïque. Mettre fin à sa vie, c’est ne pas laisser son histoire évoluer, c’est ne plus donner l’opportunité de raconter son histoire de vie, préférer contrôler sa mort plutôt que de se laisser porter un temps par sa vie. Parfois le manque de contrôle sur sa propre vie peut nous faire paniquer. Et pourtant, parler de son désespoir autour de soi suffit la plupart du temps à reprendre ce contrôle.

Vous l’aurez compris, quand je reçois Mme Monroe parce qu’elle a tenté de se tuer, je suis surpris, mais aussi en colère. J’ai peur aussi. Et je suis triste. Le cocktail Molotov émotionnel. Pour n’importe quel humain. Et pourtant, même si toutes ces émotions m’arrivent en même temps, je me dis qu’elles vont toutes me servir.

La surprise d’abord, qui permet d’apprendre. Apprendre qu’il existe toujours une solution, pour chaque humain, qu’une sensation d’impasse n’est qu’une sensation temporaire. Un obstacle artificiel créé par le désespoir.

La colère ensuite, qui permet d’avoir l’énergie d’aider l’autre, pour réfléchir avec lui ou elle sur les solutions qui existent, face à une situation que nous ne voyons pas comme une impasse, alors même que la personne voit son destin figé par le désespoir.

La peur aussi, qui permet d’identifier le danger, le risque qu’une personne s’isole ou perde la vie. Cette peur qui, associée à la colère et la surprise, permet d’agir pour protéger l’autre. Il arrive aussi qu’elle nous fige. On se retrouve figé par sa propre peur de mourir, de façon paradoxale.

La tristesse, enfin, qui permet de faire le bilan. De voir que l’isolement social, le fonctionnement actuel de notre société, peut parfois mener au suicide collectif. Triste de voir que l’on définit « malades » celles et ceux qui n’ont plus, pour un temps, les ressources nécessaires pour vivre dans une société parfois malade elle-même.

Alors on se demande parfois qui, dans une société malade, doit être considéré comme malade. La personne qui estime, même inconsciemment, que la violence et l’exclusion sociale sont la norme, ou la personne qui souffre de cela et crie à l’aide pour réveiller les consciences solidaires ?

Ce qui est sûr, c’est que la mort, comme la tentative de mort, éteint l’espoir et perpétue la violence, en l’enracinant dans la souffrance de nos proches à tout jamais. Alors il vaut peut-être mieux tenter de s’aider à vivre ensemble plutôt que de se laisser mourir tout seul. Parce que la joie est aussi une émotion utile.

La valse à mille temps


A lire en écoutant : Tango Negro – Juan Carlos Caceres
(ou La Valse à Mille Temps – Jacques Brel)

Valse Waltz

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

C’était une vraie valse. Une valse à trois temps. L’équipe des blouses blanches à manche longue (les médecins), celle des blouses blanches à manches courtes (les étudiants en médecine, qu’on appelle « externes » alors qu’il sont bien à l’intérieur), l’équipe des blouses blanches deux-pièces (les infirmières et leurs homologues masculins), l’équipe des « avec ou sans blouses » (les psychologues), l’équipe des blouses salies (les aide-soignant(e)s), celle des blouses avec protège-chaussures associées (les agents d’entretien). Bref, c’était la présentation de la collection automne-hiver des blouses hospitalières.

Et les patients au milieu de tout ça. Une valse à trois temps. Papi Jeannot qui court après ces personnages qui ne s’arrêtent pas de passer devant lui, qui se cachent derrière son épaule. Sa perception lui joue des tours. C’est vrai que personne n’a jamais vu ces personnages qu’il nous décrit. Et en réalité, c’est plus le fait d’être dans cet hôpital qui le perturbe. Ce lieu où chaque tête est une nouvelle tête. Il n’a plus de repères. Il sera d’ailleurs agressif à un moment donné. Certains ont même hésité à utiliser des contentions physiques. Mais non. Le Papi de chaque soignant ressemble à Papi Jeannot. Alors on a dit non. Mais d’autres fois, on l’a fait. Fatigués, parfois pas assez nombreux, parfois juste impuissants, parfois dépassés par le rythme de l’institution. On se prend à baisser la garde.

Du rythme. Il ne faut pas le perdre. L’asynchronie, c’est la mort. Alors on passe à la valse à vingt temps. Oh, tiens, il faut voir Madame Irma. Madame Irma est persuadée que le monde entier complote en secret contre elle. On pourrait se dire que c’est un peu exagéré. On y a tous pensé. Mais pas elle. Non. Madame Irma a depuis quelques jours construit un argumentaire complexe justifiant le comportement de tout ce monde qui virevolte autour d’elle. Elle commence à se dire qu’elle doit détenir quelque chose d’important pour qu’il y ait autant de personnes sur le coup. Les infirmières lui parleraient dans le dos. Les médecins seraient les instigateurs principaux de cette histoire douteuse. Heureusement, la psychologue, elle, la comprend. De toute façon, personne d’autre ne l’écoute. Elle l’a affirmé. On pense qu’elle est confuse, en réalité. Pas de bol, rien de psychiatrique. Juste les limites de notre cerveau et de notre corps. Au moins, on espère qu’elle sera mieux soignée grâce à cette nouvelle étiquette « troubles psychotiques aigus sur confusion mentale d’origine organique ». Bla-bla-bla on essaie de la vendre comme telle à nos collègues urgentistes. Certains passent leurs journées à négocier de gros contrats. Ici, on s’entend et on négocie des grosses vies. Acceptée. On l’envoie aux urgences pour trouver ce qui la rend si persécutée.

Ça doit être étrange de vivre cette expérience. Sentir toutes ces personnes aussi hostiles. Comme si la bienveillance n’avait plus sa place. Un qui a connu ça, c’est Monsieur Coca. Et c’est reparti, c’est la valse à cent temps. Il en est revenu maintenant. Mais lorsqu’il prenait cette drogue, qui lui a d’ailleurs progressivement rongé les os de la face, il ressentait le besoin de s’enfermer chez lui, les volets soigneusement fermés. Il se cachait sous la table. Avec une bouteille de Coca. Allez savoir pourquoi. Le monde peut être menaçant, lui se sentait en sécurité avec des bulles et du sucre.

Quoi? Madame Chichi a dit qu’elle voulait en finir avec la vie?! Vite, on arrête tout. Cette fois-ci, c’est la valse à mille temps. Il faut la voir. Vite. Il n’y a pas beaucoup d’urgences en psychiatrie. Par contre, lorsqu’elles sont là, il ne vaut mieux pas les prendre à la légère. La plupart du temps, on arrive vite à désamorcer la chose. Madame Chichi par contre, je sais qu’elle veut en finir un peu chaque jour, à des moments différents. A force, je cours de moins en moins vite pour la voir. Cela me rappelle un collègue qui me disait « tu sais, en psychiatrie, y’a pas d’urgences, y’a que des gens pressés! ». Donc je ne cours plus. J’en suis pas très fier, mais avec le temps, on apprend à s’économiser. L’énergie rayonnante et bruyante des débuts d’internat se canalise. On gagne en précision. On gagne en efficacité. On apprend. Parfois au dépend des patients. Là, Madame Chichi n’a finalement pas fait de chichis. Trois boîtes de paracétamol. Pas assez pour se tuer. Tout juste assez pour faire fermer l’usine de son corps, son foie. Restrictions budgétaires pour certains, fermeture forcée sur vice de forme pour d’autres. Hop, aux urgences. Pas de chichis. Plus de chichis. Ça m’apprendra. La prochaine fois j’irai peut-être en courant. Ou en valsant.

En tout cas, aujourd’hui, c’était une belle valse à mille temps. Avec des vers peut-être un peu moins beaux qu’une chanson de Brel. Mais on l’aime, cette valse de la différence.

La poisse en liaison


A lire en écoutant : Bring Me My Shotgun – Lightnin’ Hopkins

malchance

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Tout a commencé alors que je faisais mon tour en liaison. La liaison, en psychiatrie, ça consiste à passer dans des services de médecine (la cardiologie, la chirurgie orthopédique, la réanimation et d’autres) lorsqu’on nous le demande. Ce sont la plupart du temps des collègues médecins, qu’on appelle dans notre milieu « les somaticiens », qui nous font venir. Les somaticiens, une expression qu’on utilise beaucoup, alors qu’elle n’aurait jamais dû exister (venant de « soma » qui veut dire « le corps » dans une langue d’un autre temps, où les gens se baladaient tout nus sous leur toge). Encore un vestige du bon vieux René. Descartes et sa croyance inébranlable en une séparation entre le corps et l’esprit. Il en a amené un paquet avec lui, le bougre. Au point de donner l’impression ambiante que les médecins « somaticiens non-psychiatres » soient condamnés à ne s’occuper que du corps, et les psychiatres « non-somaticiens », condamnés à ne s’occuper que de la tête. Ça en amène de la confusion quand on « découpe » le corps humain comme ça dans les soins.

En liaison, on rencontre des patients dans des contextes assez étranges. C’est comme ça que j’ai rencontré Freddy. Freddy La Poisse. Un type qui a atteint la barre des 70 ans on se demande encore comment. Le genre de bonhomme qui a tout vécu, mais en plusieurs fois. Et c’est d’autant plus marquant que, quand je le rencontre, il me déverse la chronologie de ces évènements comme s’il passait un entretien d’embauche. Il me balance son Curriculum Vitae. Le CV de La Poisse. « Ah, tiens, le psy! Vous tombez bien. C’est mon docteur qui a du vous prévenir. Ouais, j’ai déconné… Mais j’en avais vraiment marre hein! Faut dire, je les enchaîne. D’abord je perds ma femme. C’était il y a 15 ans. C’était une petite bonne femme, je l’aimais bien. Mais le stress la bouffait. Alors elle fumait. Beaucoup. Puis elle avait soif après, alors elle se prenait un p’tit verre. Moi j’lui disais « t’es un peu alcoolique, quand même! ». Elle a eu un truc au cerveau, les vaisseaux ont pété. Ça l’a emportée en un jour. Un an plus tard, je me tape une déprime carabinée, avec des idées de mort et tout! Ça prévient pas ça! Bon, mon médecin traitant m’a filé des trucs, ça allait mieux après. Mais un an plus tard, c’était le cancer de la prostate! Un truc de plus. Coup de bol, le traitement par radiothérapie me garde en vie. Mais ça aurait été trop simple. Alors j’me suis chopé un cancer du rein. J’y ai perdu un rein. Mais ça m’a fait tenir. Quelques années. Mais bon, l’année dernière, on m’a trouvé un cancer du pancréas. J’savais même pas que ça existait, ce truc! Pi ça tape fort, ça! ».

Il me regarde. Je crois que j’ai gardé la bouche ouverte quelques secondes, l’air figé, comme hébété. Tu dis gentiment « bonjour », et on t’envoie 10 roquettes dans la face en réponse. Ça m’a fait un peu perdre mes repères. Alors j’ai tenté de reprendre mes esprits. Comme on le fait souvent, par défense, je m’applique à poser des questions plus classiques, rationnelles, froides. Ça évite d’avoir trop d’émotions désagréables dans ce genre de cas. J’aime pas trop ça. Mais bon, là, ça faisait beaucoup d’un coup pour moi. Lui, il en parle comme si c’était classique et pas si pire que ça. Mais moi ça me paraît beaucoup. Et le coup du « j’imagine que ça doit être dur » n’aurait pas été vrai dans ce cas. Comment imaginer une vie comme ça?

Alors je me recentre sur la raison de ma venue. « Votre médecin m’a signalé que vous avez tenté récemment de vous donner la mort… C’est la première fois que ça vous arrive? » – « Que ça m’arrive à moi? Oui. Mais mon père, lui, il s’est jeté sous les roues d’une voiture, il y a 30 ans. »

Bon, ok. Là, j’avoue que je commence à me dire qu’il a en effet vraiment la poisse. On en voit des histoires atroces en psy. On pourrait croire que ça ne nous fait plus rien, à force. Oui, c’est vrai. Parfois, ce type d’information nous glisse dessus sans que l’on bouge d’un cil. Ça nous rend d’ailleurs moins empathique, et on peut passer à côté de beaucoup de choses. Et puis à d’autres instants, ça nous touche beaucoup plus. Sans savoir pourquoi. Certains diraient que ça nous renvoie à nos propres peurs. Pourquoi pas, après tout.

J’essaie alors autre chose: « j’imagine que cela a du vous affecter d’apprendre cette nouvelle… » (Tentative d’empathie, on s’accroche aux branches comme on peut, quand l’imaginaire ne permet plus de se mettre à la place de l’autre) – « oh, c’était un emmerdeur. Ça ne m’a pas fait grand chose. Bon, j’ai un peu pleuré quand on l’a enterré, c’est tout. » Freddy versus le psy, vainqueur par KO.

Finalement, il en vient à m’expliquer qu’après cette vie d’embûches, il a eu soudainement envie d’en finir. Comme ça, après 70 ans de péripéties vécues sans broncher. Il a décidé de s’enfiler 30 comprimés d’anxiolytiques avec un verre de gnôle. Il a bien dormi. Et s’est réveillé. « Là, je me suis dit que Dieu n’avait pas voulu de moi. Même ça, ça ne marche pas… ». À croire que certains cumulent les poisses pour que d’autres soient épargnés. Peut-être qu’on devrait l’appeler Freddy Le Martyr, finalement.

Le comble dans tout ça, c’est ce réflexe qu’il me dit avoir eu, sans que cela ne lui paraisse étrange. Alors qu’il planifiait de s’intoxiquer jusqu’à la mort avec ses anxiolytiques, il a regardé la boîte.
Cette boîte qu’il avait depuis des années. Il l’a regardée juste pour s’assurer que les comprimés n’étaient pas périmés. On ne sait jamais, faudrait pas s’intoxiquer avec des médicaments périmés, ça pourrait être dangereux.