Consultation Avortée ou Le Syndrome de Bartleby


À lire en écoutant : Let’s Call The Whole Thing Off – Fred Astaire

Annulation Cancel Flight Consultation

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

J’avais un peu de temps avant ma prochaine consultation. Alors j’ai feuilleté le dossier de ce patient que l’on m’adressait. Celui qui allait arriver.

Quand j’ai des courriers ou des compte-rendus, j’aime bien les consulter en amont quand je peux. Ça me donne cette impression bizarre d’ouvrir le livre de mon patient à un chapitre de sa vie, alors même qu’il est censé avoir l’exclusivité sur tout ça. Mais ça aide beaucoup, on gagne souvent un temps fou.

Mr Pathos allait sur ses 75 ans apparemment. Il avait fait quelques séjours à l’hôpital. Tiens, sa prostate est un peu gonflée on dirait. Drôle de façon de faire les présentations, mais pourquoi pas. Son cœur a l’air d’avoir vécu quelques faits de guerre. Face son ennemi de toujours, le cholestérol. En même temps, il ne faisait pas le poids face à lui. Il avait des renforts. Tabac et alcool. Ah, la dépression ne semble pas l’avoir épargné. En même temps, c’est fréquent… Un gros épisode à la vingtaine, alors qu’il était à la fleur de l’âge. Dur. Et comme dans la moitié des cas, un deuxième épisode s’est installé quelques années plus tard. Et un troisième.

Bon ça commence à faire beaucoup ça. Intéressant, il est en couple. C’est un bon signe dans tout ça. Il a beaucoup travaillé, un artisan. Il doit avoir des mains bien costauds. Pas grand chose de plus. Une liste de traitements grande comme mon bras. Ça va pas être simple. Ah tiens, un petit courrier. Son médecin traitant :

« Triste, ne sort plus, pas bien, voir si besoin d’antidépresseurs »

Ça ressemble plus à un télégramme en fait. Mais bon, les collègues généralistes n’ont pas des heures pour écrire tout ça non plus. Alors pourquoi pas.

Bien. J’ai fait à peu près le tour. Plus qu’à attendre Mr Pathos. Qui n’est pas là. Ça fait bien quinze minutes qu’il devrait être là.

Bon… J’ai attendu. Longtemps. Finalement, il n’est pas venu. Mais Mr Pathos a appelé le secrétariat pour prévenir, à ce qu’il paraît. Sympa. Mais bon, cinq minutes avant l’heure prévue. Moins sympa.

J’avais bien les boules. Alors même que j’avais bien lu son dossier. La rage. J’étais confronté à ce fameux Syndrome de Bartleby. La plaie du 21ème siècle. Bartleby, c’était un bonhomme décrit comme ayant une force d’inertie dingue. Il ne se courbait pas sous les ordres, il ne cèdait pas d’un pouce quand on l’engueulait. Bartleby ne voulait pas, et préférerait ne rien faire. Et c’est ce qu’il faisait : rien. Et on a extrapolé ça aux personnes ayant la fâcheuse habitude d’annuler au dernier moment, voire de ne juste pas se présenter au rendez-vous prévu. Le néant plutôt que l’action.

Mais le plus intéressant dans tout ça, c’est que Mr Pathos avait une excuse toute particulière : Il n’était pas venu parce qu’il était malade. Oui. Malade.

Pour un médecin, c’est une des excuses les plus bizarres à recevoir. Au départ, c’est quand même bien PARCE QU’on est malade qu’on va voir le médecin. Du coup, là, c’est comme si Mr Pathos était rentré dans un vortex sans fin. Être malade. Vouloir aller chez le médecin. Rater son rendez-vous parce qu’on est malade. Être malade. Vouloir aller chez le médecin. Rater son rendez-vous…

Bref, j’ai ri. Beaucoup. À défaut de consacrer ce temps à Mr Pathos et sa maladie. Il en faut parfois peu, mais ça fait toujours du bien. Mais c’est pas une raison pour annuler vos rendez-vous au dernier moment, hein. Personne n’aime ça, qu’on se le dise.
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Un Court-Métrage de Consultation


À lire en écoutant : Smokey Joe’s La La – Googie Rene

Truman Jim Carrey Psychiatrie Bipolaire

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Presque tous les patients que j’ai revu vont mieux. J’ai eu cette impression qu’on a parfois. L’impression qu’on sait ce qu’on fait, et qu’en plus ça marche. Alors je vais en parler, pour changer un peu.

La journée de consultation s’est déroulée tout en douceur. Aucun retard, ni de mon côté, ni de celui de mes patients. Mr LaPoisse a ouvert le bal. Il m’a expliqué avoir vécu un des plus beaux dimanches de sa vie récemment. Habitué aux déconvenues, le genre de poisse dont personne ne souhaite, son moral s’était érodé, au rythme de ses poussées de douleurs physiques. Des douleurs qui lui collaient à la peau. Il ne pouvait plus sortir de chez lui. Il n’avait plus envie de voir personne. « Le sort s’acharne » me disait-il, abattu par l’accumulation des problèmes qui découlent d’un tel état. On n’a plus la force de s’occuper de l’administratif, alors les dettes s’accumulent. Puis c’est la panne d’électricité. Puis le décès d’un parent. Pourquoi maintenant ? On ne le saura pas. Mais depuis les quelques semaines où l’on se voit, Mr LaPoisse a pu sortir la tête de l’eau. Quelques médicaments, pour l’aider à retrouver un peu plus de force et venir casser le cercle vicieux de la dépression et voilà qu’il a même apprécié un dimanche ensoleillé avec sa famille. Il me sourit et ça me fait du bien. Je lui dis. Pas la peine de garder tout ce positif pour soi dans ces cas-là. Surtout pas. Il repart confiant, j’espère que ça tiendra.

Mme Pipelette lui a pris le pas. Cette jeune retraitée qui s’était présentée toute souriante devant moi et chez qui j’avais découvert un quotidien empreint d’angoisses. Elle n’arrivait pas à s’occuper depuis avoir arrêté son travail. Elle avait l’impression de devenir inutile. Même son mari la rejetait, me confiait-elle. Elle se sentait dans l’impasse, figée dans son présent comme un lapin traversant une route et se retrouvant né à né avec une voiture à pleine allure. On avait trouvé de quoi lui faire traverser la route pour continuer tranquillement son chemin. Et après plusieurs mois, elle venait simplement me dire qu’elle avait retrouvé son autonomie, toute sa joie de vivre et son plaisir à partager ses histoires. Le genre de consultation qu’on souhaiterait avoir tous les jours. J’ai bien essayé de lui dire que j’étais ravi de la voir soulagée, mais elle avait beaucoup de choses à dire. Alors je me suis contenté d’un « bonjour » au début, d’un « vous voulez qu’on se revoit ? Sinon je vous laisse la liberté de me recontacter si nécessaire » au milieu, et d’un « au revoir » à la fin. Débordante de paroles, cette consultation. Mais gratifiante. Elle ne m’a pas dit merci pourtant. Mais ça me plait bien en fait. Quand les gens s’approprient à eux-seuls le fait d’avoir réussi à se relever. Objectif atteint. Pour l’instant.
L’après-midi a continué à défiler sur le même thème. L’une me dit avoir pu se saisir de nos échanges précédents pour renouer des liens avec ses enfants. L’autre m’explique le plaisir qu’il a retiré à s’offrir son après-midi, en osant dire non à son supérieur. En me précisant qu’il a même été encouragé dans ce sens, vu le bon travail qu’il effectuait. Bref, j’avais l’impression d’être dans un film, au début, quand tous les personnages se croisent en se faisant des blagues, des clins d’œil, des petites répliques de potes, tout en marchant d’un pas assuré, certains que rien ne va leur arriver de grave. Tout ça sur un fond de musique des années 60, avec des riffs de piano funk/soul entraînés par une rythmique endiablée.

J’aime bien quand ça se passe comme ça. Ça me donne l’impression de faire un chouette boulot. Et que ça marche, parfois. Alors je vais en profiter, parce que c’est pas tous les jours comme ça. Et après tout, dans un film, si tout se passait bien tout le temps, on arrêterait vite de le regarder.

Souvenirs d’Enfance


À lire en écoutant : Edges of illusions – John Surman
Evolution blog psychiatrie

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Une jeune femme a pu retrouver son âme d’enfant. Et cette aventure n’a laissé personne indemne.

Mme Câlin approchait la cinquantaine. Elle rayonnait de joie, d’amour pour ses enfants. Chaque jour, elle prenait un soin tout particulier à s’apprêter. Maquillage, coiffure, vêtements, tout y passait. Puis elle partait entreprendre, former, créer, tout ce qu’elle aimait. Sa beauté et sa douceur enrobaient le quotidien de ses enfants, subjugués par cette femme scintillante.

Mais un jour, cette mécanique s’est enraillée. Les factures se sont accumulées, les achats aberrants se sont multipliés, son maquillage s’est envolé, avec un pyjama porté comme seul accoutrement. Mme Câlin n’allait plus bien. Les médecins ont pensé à une dépression, alors on l’a traitée, on l’a accompagnée. Mais rien n’y a fait. Alors elle est venue chez nous en hospitalisation.

Il était difficile d’imaginer le passé rayonnant de cette dame tant son allure avait changé. Elle avait pris une vingtaine de kilos, ses racines de cheveux grisonnantes laissaient penser qu’elle n’avait guère voulu prendre soin d’elle depuis plusieurs mois. Mais ce qui était le plus surprenant chez Mme Câlin, c’était son pyjama rose. Un pyjama d’enfant. Et son regard timide d’enfant. Et puis aussi sa voix d’enfant. Cette voix que prennent les tous petits quand ils ont fait une bêtise, ou quand ils vous racontent leur dernière aventure avec une grande frénésie. C’était très déroutant d’entendre une femme de cet âge parler comme ça sans gêne. A plusieurs reprises, elle m’a donné envie de rire, tant ses traits enfantins paraissaient exagérés. Ce côté pathétique tranchait beaucoup avec la souffrance qu’elle exprimait. J’étais perdu. J’ai croisé pas mal de personnes déprimées pourtant. Mais je n’avais vu quelqu’un se disant en dépression se comporter comme elle.

Mes collègues neurologues l’ont vu aussi. Ils la trouvaient très « théâtrale », qu’elle faisait un peu l’enfant, qu’elle cherchait à attirer l’attention. C’est vrai qu’en la voyant, on se serait cru devant une comédienne. Enfin, une mauvaise comédienne. Alors le diagnostic fourre-tout « Hystérie » est sorti. Tout ça pour dire qu’en réalité, tout le monde était un peu perdu.

En discutant avec elle, elle nous disait être en dépression, qu’elle achetait tout et n’importe quoi sans savoir pourquoi, qu’elle pouvait rester assise des heures sans rien faire. Et en même temps, elle nous montrait son émerveillement pour les petites choses de son quotidien. Sa passion récente pour les gâteaux, par exemple. Ou son envie incessante de sucrer tous ses plats, y compris la viande.

Face à Mme Câlin, pleins de choses se mélangeaient en même temps dans ma tête.

« Mais qu’est-ce qu’elle me raconte ? Elle se fout de moi ? Pourquoi voudrait-elle se foutre de moi ? Pourquoi je réagis comme ça ? Elle a pourtant l’air de souffrir… Mais elle a l’air complètement à l’ouest ! »

Et puis sa fille est entrée dans sa chambre. Ça m’a un peu ramené sur Terre. Mme Câlin se leva alors pour se jeter au cou de sa fille comme une enfant qui n’aurait pas vu sa mère depuis des semaines.

Ce que nous rapportera par la suite sa fille et les explorations faites nous amèneront à découvrir que Mme Câlin souffrait d’une démence rare. Le genre de maladie qui touche une partie bien précise de notre cerveau. Celle qui nous permet habituellement de jouer aux adultes. Alors quand on ne l’a plus, on agit presque comme un enfant. On peut se mettre à se balader tout nu. On peut avoir envie de manger compulsivement du sucre. On fait le gamin. Mais sans le vouloir. Et ce qui était particulièrement troublant chez Mme Câlin, c’est qu’elle en avait conscience. C’était peut-être d’ailleurs ça le plus difficile à constater chez elle. Voir qu’elle était consciente de devenir démente. Bien loin de l’hystérie, sa partie enfant avait pris le dessus sur sa partie adulte responsable. Et tout ça à cause d’une lésion dans son cerveau.

En sortant de sa chambre, Mme Câlin m’a fait penser à cette phrase qu’on entend souvent :
« C’est une belle chose que de préserver sa partie enfant en nous »
Mais après avoir croisé Mme Câlin, on peut se demander si retomber dans l’enfance est une si bonne chose. Tout est une histoire d’équilibre, sûrement.

A la Guerre Comme à la Guerre


À lire en écoutant : Hymn To Freedom – Oscar Peterson Trio

Psychiatrie Blog Médecine Guerre

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Des humains se sont impactés, enragés, pour mieux se rencontrer.

Mr Rage avait tout juste l’âge d’avoir eu le temps de vivre l’exceptionnel. La carrière de soldat fait souvent ça. Ce fut une carrière courte, mais suffisante pour avoir quelques anecdotes à sortir en soirée. Ou devant un psy. Il expérimenta suffisamment de temps de vie pour avoir un petit garçon. Suffisamment pour se faire larguer. Et se retrouver seul face à ses anecdotes. Pour se les prendre en pleine gueule. Un coup de fouet de la force d’un ouragan. De quoi tout raser chez lui, de son humanité à sa mobilité, jusqu’à son intime sensibilité. Alors il ne restait plus qu’un type bedonnant, renvoyant par sa longue chevelure blonde des reflets ternes. Des reflets venant signer une déchéance macabre, portée par un fauteuil roulant souillé de rouille.

« Vous êtes en retard de 30 minutes. » C’est comme cela qu’il engagea notre rencontre.

En consultation. Ma collègue neurologue me l’adressait, désemparée. « Je ne comprends rien à ce qu’il dit ! Je crois qu’il délire, il me raconte des trucs de sa vie qui ne me paraissent pas possible. Et puis sa paralysie des jambes là, il n’a rien. Pas de lésions. Il devrait pouvoir marcher normalement ! C’est pour toi du coup. »

C’était une après-midi de consultation chargée. Riche en surprises. Juste avant lui, une maman âgée de la cinquantaine venait de me confier avoir vécue une agression dans sa chair la plus intime, 40 ans plus tôt. Elle n’avait jamais osé en parler avant. Trop d’enjeux, comme souvent. Et à peine sorti de cette séance, encore plein d’émotions multiples et intenses, ce Mur Humain chargé de rage m’accueillait, à 30 centimètres de ma porte. Un type dans la rue m’aurait accosté comme ça, j’aurais sûrement rétorqué. Ou ri. Mais là, je me suis excusé. Parce qu’il venait de débuter une relation, et me demandait finalement d’y rester.

« Vous avez vu juste, je suis en retard. Alors installez-vous pour arrêter cette attente insupportable et rentrer dans le vif du sujet qui vous amène » dis-je en souriant.

« J’aime pas les gens en r’tard, j’vous l’dis direct. Ça commence mal pour vous. » Mon sang ne fit alors qu’un tour.

« Ça nous fait un point en commun. Je n’aime pas être en retard non plus. Tout comme je n’aime pas apprendre de mes patients qu’ils se sont fait agressés étant enfant. Mais pourtant je me dois de les écouter. Alors je ne me vois pas leur couper la parole dans ce cas. Et j’accepte d’être en retard quand il le faut. »

Il y eut un silence de quelques secondes. Puis je repris :

« Vous êtes en colère, et vous devez avoir de nombreuses raisons de l’être. Vous m’en avez fait part, et je vous en remercie. Comme vous avez dû le voir, je suis moi-même en colère pour mes raisons propres. Essayons alors de faire tous les deux avec, et de comprendre surtout ce qui vous amène. »

Pfou. J’ai bien cru que j’allais le perdre là. Et moi avec. Cette improvisation de joute verbale ne devait pas durer plus longtemps. Je suis trop conscient que ces situations sont les plus difficiles pour moi, et que l’enjeu de préserver l’infime espace de relation avec Mr Rage est plus important que ça.

Il passera le reste de la consultation à lancer des confrontations. Je me dis qu’il me teste. Qu’il visite ce qui sera peut-être bientôt son espace d’écoute à lui. Il passe quand même beaucoup de temps à en inspecter les limites. Vraiment longtemps. Mais j’essaie de tenir bon. Après tout, on ne vérifie qu’un bunker soit solide que si l’on a peur qu’une bombe y explose. Alors je tiens.

Il arrivera finalement à pleurer face à moi. Se rendre vulnérable comme il peut face à un inconnu, pour me confier à demi-mots qu’on l’a forcé à commettre des atrocités, qu’en bon soldat qu’il voulait être, il a dû effacer certaines de ses valeurs humanistes. Jusqu’à en perdre son humanité. Jusqu’à subir des tortures que seuls des monstres de guerre peuvent infliger. Qu’il a pu vivre avec ça plus de dix ans. Et qu’à présent il n’est plus maître ni de son corps ni de son esprit. Réalité ou construction délirante, le temps du jugement n’était pas venu, et pas au centre du débat.

Pour l’instant, on va passer du temps ensemble. D’abord pour lui rappeler qu’il est humain. Puis pour lui expliquer qu’il va pouvoir récupérer son corps, et son esprit avec. On va le rassurer. Lui dire que ce n’est pas lui qui est anormal, mais plutôt ce qu’il a vécu. Lui raconter que l’on ne peut pas vivre l’exceptionnel sans le devenir un peu. On va essayer de vivre des émotions. Je lui dirai que je continuerai à le voir malgré ses colères et ses violences. Je lui rappelerai mes limites quand il le faudra, parce qu’il peut de nouveau avoir confiance. Et pour le reste on verra.

J’ai l’impression qu’il n’y a rien de pire pour un soignant que d’être soumis à la violence de ses patients. Ou peut-être que c’est plus personnel que ça. C’est dur à encaisser, en tout cas. Et j’ai du boulot. Mais heureusement, même sous les bombardements bruyants de la violence, garder en vue l’objectif, celui d’avoir une relation de confiance, ça permet d’espérer. Et de ne rien lâcher.

Mr Rage est parti en colère, encore, mais soulagé. Alors il a essayé de me le dire à sa façon. En me serrant la main. Fort. Très fort. En me fixant des yeux. Et en me tirant d’un coup sec vers lui. Pour me laisser entendre un chuchotement. « On se reverra. Bien joué. »

L’histoire du Docteur Renaud et de Mister Renard


À lire en écoutant : Docteur Renaud Mister Renard – Renaud
renaud renard suicide

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

De l’énergie d’un homme est sorti le pire mais surtout le meilleur. Dr Renaud était un jeune homme plein de couleurs. Il aimait les gens. Il faisait partie des hypersensibles, ceux qui perçoivent les détails de la vie dans ce qu’elle a de plus beau et ce qu’elle a de plus tragique. Il avait le sourire malicieux et l’humour facile. Il aimait faire la fête, quitte à partir dans l’excès. Dans tous les cas, il adorait montrer qu’il aimait la vie.

Il partait voyager avec la même ferveur qu’un aventurier. Tout plein de pays. Et il avait aussi décidé qu’il consacrerait sa vie à aider celle des autres. Il serait médecin.

Il est alors facile d’imaginer qu’à cette vie pleine de poésie se greffait une personnalité de grand romantique, Le romantisme dans toute sa définition. Du Don Juanisme au tragique dévouement de soi. Aux étreintes sensuelles jusqu’aux conflits les plus acerbes. Dr Renaud était entier.

Son talent humain lui faisait rencontrer des tas de gens. Il se liait à l’autre avec une aisance déconcertante. Mais après tout, il aimait les gens. Alors les gens lui rendaient bien.

Evidemment, à ce tableau venait se fondre quelques traits imparfaits. Dr Renaud pouvait parfois se transformer en Mister Renard. La colère pouvait lui monter. Il ne la montrait pas pour autant, bien sûr. Il aimait trop les gens pour s’en opposer. Mais il vivait la colère. Une colère souvent si forte qu’elle venait alors s’abattre directement sur lui, à grand coup de « je devrais avoir honte de penser ça des gens » et de « je ne suis qu’un con ». Ce foutu mélange venait associer la tristesse à son désarroi. Alors le cocktail était fin prêt. La déprime pointait son nez.

Pendant longtemps, Dr Renaud s’était bien gardé d’en parler. Il réservait ce privilège à sa famille. Il aimait trop les gens pour prendre le risque de les attrister. Il était solide et courageux, Dr Renaud. Alors sa vie avançait, rythmée par de la joie entière et de la tristesse profonde.

Puis, comme dans toute vie de grand romantique, les péripéties firent place au noeud dramatique. Le genre de drame impossible à mettre en scène, ni même à pouvoir concevoir ou anticiper. Le genre de drame qui retire tout courage au plus grand des héros romantiques. Ce même drame qui a coupé le souffle du Dr Renaud, pour réveiller Mister Renard. Une perte humaine trop proche de lui pour ne pas lui enlever un peu de son âme, un peu de sa chair.

Dr Renaud a alors tenté de s’accrocher à toutes les branches qu’il a pu. Il est même allé voir des collègues psychiatres. Mais il n’arrivait plus à percevoir le romantisme de sa vie de la même manière. Le romantisme avait laissé sa place à la pensée cartésienne. Celle de Mister Renard. C’était parfois plus rassurant de chercher du sens dans la science que dans les ressentis, quand tout semblait lui échapper. Une science qui vient à la rescousse, comme mise à plat d’émotions trop intenses et ravageuses. Ça protège, des fois.

Bref. Dr Renaud n’allait plus. Mister Renard était trop. J’aurais d’ailleurs pu le recevoir en consultation celui-là, qui sait. Mais non. Les règles déontologiques me l’auraient empêché. Et plus que tout, mon amitié pour lui aurait tout entravé. Oui, je ne parle malheureusement pas d’un patient aujourd’hui.

Rien ni personne n’aura pu l’aider, apparemment. Il a donné ce qui lui restait d’énergie pour s’ôter la vie. Mister Renard l’avait mangé. La victoire au vilain Renard. Mais on aimera toujours Dr Renaud.

C’est étrange quand on le vit de l’autre côté. On se sidère, un peu. On se pose des questions. On pleure. On pense. On ressent. Et puis tout se mélange. Tous les réflexes professionnels acquis disparaissent. Hormis certains peut-être, comme celui de ne pas avoir peur d’être triste. Et puis on se retrouve avec tous les amis, avec la force de la vie, autour d’une boîte en bois qui fait mal. Une boîte en bois qu’on préférerait vide.

En réalité, il n’y avait pas une once de romantisme dans son geste. Juste de la souffrance intolérable. Une dépression trop profonde pour pouvoir retenir son souffle suffisamment longtemps. Et plus rien pour rendre cette réalité plus tolérable. Oui, la dépression tue.

Ce qui est sûr, c’est que Dr Renaud aurait préféré qu’on vive. Alors on vivra. Et on souffrira peut-être. Et même si on en a peur, faisons au moins en sorte qu’il y ait toujours un humain pour nous rassurer.

L’Absente et Le Présent


À lire en écoutant : After Laughter (Comes Tears) – Sweet Tea
Absence

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Une patiente n’est pas venue en consultation. L’absentéisme, ce fléau contemporain, reconnu coupable numéro un des déficits financiers de nos structures de soins. Peut-être. Mais si derrière chaque absence se trouvait en réalité une histoire plus singulière ?

J’ai connu Mme Esquive il y a quelques mois. Elle était venue parce qu’elle était un peu plus triste que d’habitude. Un peu à reculons, elle est rentrée dans mon bureau. À chaque pas qu’elle faisait, je la voyais hésiter. Elle aurait maîtrisé le pas de danse de Michael Jackson, je l’aurais bien imaginée fuir du bureau en moonwalk. Elle n’avait pas envie d’être là. Elle n’aimait pas les médecins. Encore moins les psychiatres. « Pour changer, tiens » me suis-je dit. Après tout, on va bien voir son banquier quand on en a besoin, même si on ne l’aime pas. Elle se décida quand même à s’asseoir.

Je me rappelle bien de cette première consultation. Je l’avais vécue avec une sensation étrange. Quelque chose ne me paraissait pas habituel, mais je ne voyais pas quoi. J’ai mis quelques jours à comprendre. En fait, elle n’avait pas enlevé son manteau de toute la consultation. Pourtant, elle m’a parlé, beaucoup. Elle s’est livrée, pleinement. Elle a tenté de répondre le plus précisément à chacune de mes questions. En tentant de passer outre ces larmes qui coulaient toujours plus fort et abondamment. Mais elle n’avait pas enlevé son manteau. Comme pour me rappeler que j’étais encore en probation.

Elle m’a de suite beaucoup touchée. Les détails restent alors beaucoup plus facilement en tête. Son visage rond. Son regard fuyant, vérifiant régulièrement que la porte de sortie soit toujours au même endroit. Ses cheveux bien rangés. Sa grosse doudoune qui la cachait entièrement. Sa façon de sans cesse se dévaloriser. De penser que les besoins des autres valent toujours mieux que les siens. Ces patients-là, je m’en rappelle toujours un peu plus. J’en arrive même exceptionnellement à m’inquiéter pour eux en dehors du boulot. Si, si. Mais ces moments, on ne les considère pas comme des heures supplémentaires dans ce métier.

Au fil des consultations, une relation s’était tissée. Un lien de confiance, toujours fragile, qui nécessitait sans cesse d’être entretenu. Après tout, la confiance, c’est pas forcément toujours acquis. Elle arrivait souvent en retard par exemple. Je savais que c’était pour elle difficile de sortir de chez elle. Qu’à chaque fois, c’était un effort colossal. Alors j’essayais de la déculpabiliser. Et tant pis si j’avais du retard pour la suite. J’ai la chance de ne pas souffrir mentalement, alors je me suis dit que je pouvais plus facilement qu’elle endosser la responsabilité de ce retard. C’était toujours ça de gagné pour elle. Et pour en mettre une couche supplémentaire, j’essayais de placer un petit « c’est déjà beaucoup que vous arriviez à tenir tous vos rendez-vous, que l’on puisse se voir si régulièrement » de temps en temps, qui permettait peut-être de rendre tout ça plus léger pour elle.

Et d’ailleurs, lors de notre dernière consultation, elle m’avait expliqué tout ce qu’elle avait réussi à faire. Elle reprenait progressivement des forces. Elle réinvestissait sa vie différemment. Et ça faisait un bien fou de le constater. De la voir changer. De la voir sourire pour la première fois. Voir un humain reprendre son autonomie, une indépendance affective, c’est un spectacle unique. J’avais le sourire jusqu’aux oreilles moi aussi. On a beaucoup discuté lors de cette consultation. Elle était sur la bonne voie. J’avais l’impression qu’on était tous les deux rassurés.

Et puis il y eut la consultation de la semaine dernière. Celle où elle n’est pas venue. Personne. J’ai demandé à ma secrétaire de l’appeler. Injoignable. Je l’ai rappelée en fin de journée. Répondeur. J’ai laissé un message. Et j’ai attendu. Rien. Je suis rentré chez moi. Et spontanément, le sujet m’est revenu en tête.

« Peut-être est-elle de nouveau en phase de dépression aiguë… »

« Peut-être a-t-elle simplement raté son bus… Après tout, elle avait du mal à sortir de chez elle… »

« Peut-être a-t-elle peur que je lui reproche de ne pas être venue… Ou alors j’ai peut-être dit quelque chose de trop la dernière fois… Ou alors j’ai été trop familier… »

Je ne comprenais pas. De nouveau cette saleté d’incertitude. Une piqûre de rappel pour ne pas oublier qu’on avance toujours et seulement à vue. Et qu’il suffit d’aller un peu trop vite pour se brûler les ailes. On croit que ca va mieux pour nos patients. Que la pente ne peut être que vers le haut. Et tout d’un coup tout s’arrête.

Alors j’ai attendu. Je me suis retenu de la rappeler. J’ai continué mon activité, en faisant comme si ce n’était rien. Mais ce métier nous oblige à imaginer le pire, parce que l’exceptionnel est la norme, dans le bon comme dans le mauvais. Alors je m’obligeais à ne pas m’inquiéter. Nous avions établi une relation de confiance, je devais m’appuyer dessus et avoir confiance.

Cette semaine a été particulièrement épuisante.

Aujourd’hui, Mme Esquive a rappelé ma secrétaire pour reprendre rendez-vous. Elle avait peur que je la rejette parce qu’elle n’avait pas réussi à sortir cette fois-ci. Quand j’ai appris la nouvelle, le poids de toutes les atroces conséquences possibles d’une souffrance mentale s’est évanoui dans les airs, en un instant.

Peut-être ai-je été trop inquiet pour ma patiente. Peut-être qu’il n’aurait pas fallu que je m’implique autant dans le soin pour tenter de créer du lien. Mais après tout, c’est peut-être le prix à payer pour avoir une relation de confiance. Et c’est peut-être même ça l’essence de notre métier.

Restaurateur d’Œuvre d’Art


A lire en écoutant : A Single Life – Happy Camper Feat. Pien Feith

Restauration Oeuvre d'Art Psychiatre

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Des parcours de vie se sont croisés. Toute la journée. Chaque vie plus exceptionnelle que l’autre. Avec son lot de surprises, bonnes ou mauvaises.

Mr Esbrouffe d’abord. Un type imposant, au charisme bombé par les nombreux projets ambitieux qu’il a menés au cours de sa vie. Il se décrivait comme le pilier de son entreprise, le pilier de sa famille. Un homme qui aimait porter les gens. Une vie à cent à l’heure, avec ses excès, jusqu’à mettre sa santé et son corps de côté. Jusqu’au jour où son corps s’est littéralement retourné contre lui. Une maladie auto-immune. Son corps en a eu assez peut-être. Sa génétique ne devait peut-être pas l’aider. Son système de défense immunitaire s’est retourné contre lui, jusqu’à lui attaquer le cerveau. Fulgurant. Mr Esbrouffe a alors vu ses émotions s’intensifier. Dépression. Manie. Tout y est passé. Il a perdu le contrôle de son comportement. Adultère, dépenses folles dans les casinos, isolement social. Sa famille s’est déchirée. Il a arrêté de travailler depuis deux ans. Il ne se reconnaît plus. Il s’est retrouvé seul. Parce que les gens bizarres, on les évite. Sans vouloir comprendre. Sans se poser de questions. Alors je le reçois, pour dépoussiérer tout ça. Pour l’aider à restaurer ce qui peut l’être. Peut-être même retrouver cette humanité qui le définissait si bien. Et pour le reste on verra.

Il y eut ensuite Mme Bijou. C’était une employée modèle. La quarantaine bien tassée, elle tenait un petit magasin qui tournait bien. Elle servait les gens avec passion et générosité. Et puis la convoitise a mené un homme à braquer sa boutique. Des coups de feux, beaucoup. Des menaces de mort. Toute la vie de Mme Bijou a défilé devant ses yeux. Puis il est reparti avec le butin. En trois minutes.

Si seulement ça n’avait pu arriver qu’une seule fois… Non. Mme Bijou a subi sept braquages en six mois. Sa direction n’a rien voulu changer. Mme Bijou a eu l’impression de ne pas être entendue. Elle vit depuis lors avec la peur au ventre. Elle sursaute dès qu’elle voit un homme. Elle fait des cauchemars. Elle n’arrive plus à aller sur son lieu de travail. Elle n’arrive plus à réfléchir. Elle ne retrouve plus son sourire d’antan. Son corps et son cerveau n’arrivent pas à sortir du mode survie. Mme Bijou vit tel un gibier qu’on aurait attaché dans une cage remplie de prédateurs. Et tous ses proches et collègues de travail agissent comme s’ils venaient voir ce spectacle au zoo.

« C’est son problème, après tout. Elle n’a qu’à s’en sortir toute seule »

Alors je la reçois, pour dépoussiérer tout ça. Pour l’aider à restaurer ce qui peut l’être. Peut-être même retrouver cette humanité qui la définissait si bien. Et pour le reste on verra.

Je vis aussi Mr Fixe. Il me dit avoir arrêté de prendre ses traitements. Il souffre de bipolarité. Mais des fois, il en souffre moins. Voire pas du tout. Au début de sa vie, il oscillait de dépressions en manies, rajoutant à chaque période un fardeau supplémentaire à sa vie. Un accident de la route avec un peu trop d’alcool dans le sang, après un excès de vitesse, qui lui coutera un bras.

« J’avais l’impression que j’allais pouvoir m’envoler avec la voiture! J’étais invulnérable! »

Une tentative de suicide avec les médicaments qui trainaient chez lui. Coma. Ça lui coutera une partie de son cerveau. Et puis depuis quelques mois, il a décidé d’arrêter le traitement qui lui avait permis de ne plus avoir ces crises. Il avait pourtant pu rencontrer une femme qu’il aimait, construire une famille. Il avait même pu reprendre un travail. Il passait ses journées à aider les gens. A les aimer. C’était un type concerné par l’autre. Une belle personne. Mais le ras-le-bol a pris le dessus. Il est à présent dans une phase dépressive si sévère qu’il ne bouge plus. Catatonique. Figé par l’afflux d’émotions qui envahit son cerveau et son corps tout entier. Comme si on l’avait pris en photo et qu’il n’avait plus voulu bouger de sa pose depuis. Sa femme l’a quitté, c’en était trop. Ses enfants ne veulent plus le voir. Il n’a plus de travail. Il ne peut plus vivre seul chez lui. Son psychiatre veut l’hospitaliser. Alors je le reçois, pour dépoussiérer tout ça. Pour l’aider à restaurer ce qui peut l’être. Peut-être même retrouver cette humanité qui le définissait si bien. Et pour le reste on verra.

La journée a défilé à cent à l’heure. Ça n’a pas arrêté. Toutes ces personnes qui ont un temps brillé par leurs qualités, et qui par la force des choses se voient mises de côté. Consultation après consultation, j’étais de plus en plus troublé par ces histoires, triste de voir tant de personnes isolées, écartées de la société. Triste de voir que le monde du travail reste si peu éduqué à accompagner et prendre soin de son personnel en souffrance mentale.

Alors pour me remonter le moral, je suis allé lire les nouvelles sur mon téléphone. Comme si les informations pouvaient avoir ce pouvoir. Parfois, je suis assez naïf. Même un peu con. Et en effet, tout ce que j’ai lu, c’est qu’un infirmier s’était à nouveau suicidé.

Je me suis dit que personne n’aura pu l’aider à restaurer en lui ce qui pouvait l’être. Pourtant, c’est beau, un humain qui en aide un autre. Mais peut-être que personne ne l’a vu. Peut-être qu’il n’a jamais osé parler de sa souffrance. Peut-être que paradoxalement, le monde du soin n’est pas fait pour ceux qui souffrent. Comme s’il était impensable qu’un soignant puisse souffrir.

C’est vrai qu’on confond trop souvent soignant avec sauveteur. Parce qu’on croit que les Super-Héros existent. Alors qu’on vit simplement entre humains.

La Chute Parkinsonienne


A lire en écoutant : See you all – Koudlam

violence verbale psychiatrie maladie

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

C’est l’histoire d’un homme, Mr Stimulo, qui a beaucoup construit, beaucoup vécu, beaucoup brillé. Un homme droit dans ses bottes, aimé de sa famille qui l’entourait. Un homme qui avait trouvé sa place dans la société.

Et puis la maladie est arrivée. Comme un couperet. Sans rien demander à personne. Certains diront qu’il avait soudainement un privilège rare, celui de connaître les grandes lignes de son destin. Seulement lui ne le voyait pas de cet œil. Savoir que son destin se résumerait à perdre progressivement son autonomie, se ralentir avec le temps, plus ou moins rapidement, et finir inexorablement sa vie plongé dans la démence. Non, ce n’était pas un privilège.

Apprendre le diagnostic de maladie de Parkinson à 50 ans, c’est une transition de vie pour le moins délicate. D’autant plus quand on a eu l’habitude d’avoir de grandes responsabilités. Quand on s’est construit sur la certitude que l’on peut tout contrôler autour de soi. Tout contrôler pour tout influencer. Jusqu’à imposer son point de vue à tout prix. Alors la maladie vient elle aussi s’imposer. Sans prévenir. Elle vient nous voler notre sentiment d’indépendance. Elle vient nous retirer notre sentiment de toute puissance. Brutalement. Sans compassion.

Mr Stimulo s’est alors déprimé. Beaucoup. Jusqu’à ne plus arriver à distinguer comment exister dans ce monde. Privé de sa place privilégiée, qu’il avait acquis au prix de nombreux sacrifices, il se retrouvait sans outil pour s’affirmer face à l’autre. Il était tout à coup mis à nu, vulnérable, fragile, diminué et dépendant. Alors des idées de mort sont apparues dans son esprit. Il n’y avait plus d’autre solution. Il avait besoin d’aide, mais ce n’était pas son tempérament que de demander un soutien. Plutôt mourir que de se faire aider. Et c’est pour cela que son neurologue nous l’a adressé.

On a pas mal discuté ensemble. Il avait d’ailleurs une façon toute particulière de s’adresser à moi. Mr Stimulo voulait bien s’épancher un peu sur ses symptômes et ses difficultés, mais il ne manquait pas de rajouter systématiquement à son discours quelques éléments de son CV.

« Oui, j’ai du mal à me concentrer. Mais vous savez, j’ai été responsable de grands projets dans ma vie professionnelle. J’ai beaucoup voyagé. Je n’ai pas toujours été comme ça »

Mais je devais continuer à explorer ce qu’il traversait comme difficultés actuellement. Alors j’ai voulu insister.

« J’ai l’impression que tous ces symptômes qui vous sont imposés par votre corps ont un rôle important dans les idées de mort que vous avez eu. En avez-vous encore d’ailleurs ? »

Sa réponse ne se fit pas attendre.

« Je trouve vos questions très incisives. Vous devriez apprendre à les poser avec plus de finesse. J’ai écrit des livres sur ce que j’ai vécu, je vous invite à les lire, ça vous apprendra peut-être des choses. Vous ne savez pas ce que c’est de vivre avec la maladie de Parkinson »

En entendant ça, mon cerveau a fait un joli salto arrière. Au départ, je n’ai rien compris à cette réaction. Et puis j’ai essayé d’écouter ce que je ressentais. Ça aide, parfois. J’étais en colère. Bien. Je crois qu’en fait, son besoin incessant de justifier qu’il ait vécu l’exceptionnel, qu’il était un grand monsieur, ça m’agaçait. Je me suis dit qu’il ferait mieux de s’occuper de sa maladie.

J’ai alors probablement dû être plus incisif dans mes questions. Comme s’il fallait que je lui fasse payer son comportement. Et puis après tout, lui aussi a été incisif. On aurait alors pu rentrer dans un jeu de ping-pong. Un jeu où on renverrait la faute à l’autre pour les émotions que chacun vivait.

« Je suis en colère, c’est de ta faute, prends ça dans ta face! »

Lui était en colère de voir que je ne voulais pas reconnaître ses qualités et m’intéresser seulement à ses défaillances. En colère d’être malade. Que la maladie lui ait volé son indépendance et la vie qu’il voulait avoir. Il était encore en deuil. Rien à voir avec moi, en fait. Mais moi, je ne le savais pas. Je ne l’avais pas vu. Je ne voulais pas le prendre en compte. Tout ça parce que j’étais en colère. Énervé de voir cet homme qui voulait étaler son égo. Jusqu’à l’imposer à moi et mes collègues. J’ai vécu ça comme une attaque. Mais c’est pourtant mon boulot que de m’en rendre compte. C’est mon boulot de prendre en compte son vécu pour m’y adapter. Parce que c’est lui qui est en position de vulnérabilité. Pas moi. Et il n’a rien demandé.

Alors j’ai arrêté l’entretien.

« Je vous sens énervé. Je crois que je le suis aussi »

Et puis j’ai vu son livre, celui qu’il avait écrit. Alors je l’ai ouvert, et je l’ai lu. Juste un temps. Pour lui montrer que je n’étais pas indifférent à lui et ses qualités. Il écrit bien en plus, le bougre. Je lui ai dit. Il a souri. Il suffisait peut-être de le complimenter, en fait. Le renarcissiser, comme on dit dans le jargon. L’aider à être fier de qui il est, pour qu’il regagne un peu de sa grandeur et de sa motivation à vivre dans notre société. Il suffisait de le reconnaître. Lui montrer qu’on l’avait vu.

Des fois, il suffit de peu. Il suffit de peu pour faire chuter un homme. Et parfois, il suffit d’encore moins pour l’aider à se relever.

La Vie Secrète de la Souffrance Humaine


A lire en écoutant : Mind Doodles – Alec Troniq

famille-adams

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

Et tout ça grâce à une patiente. Une patiente exceptionnelle, peut-être. C’est arrivé bizarrement quelques jours après l’avoir reçue. Un peu à retardement.

J’ai reçu Mme Adams en début de semaine en consultation. Des nouvelles consultations pour une nouvelle année. Un nouveau poste, un nouveau lieu de travail, de nouvelles pratiques. Le genre de truc qui fait perdre pas mal de repères. On en récupère quand même des nouveaux, mais ça donne des fois un peu le vertige. C’est peut-être aussi pour ça que l’envie d’écrire n’était plus là.

Mme Adams, je la connaissais déjà un peu. On s’est vu quelques fois. Mais aujourd’hui, elle est apparue plus livide que jamais. Les yeux creusés, la voix éteinte, l’échine courbée, les cheveux ébouriffés, le regard fuyant vers le sol. Bizarrement, la première image qui m’est venue en tête, c’est celle d’un vampire. Ou celle d’un croque-mort. Une ambiance de froid, sans vie, émanait de Mme Adams. Pas besoin d’avoir des tonnes d’expérience clinique pour se rendre compte qu’elle croulait sous le poids d’une souffrance certaine.

Je lui ai demandé quelques nouvelles de sa vie, mais j’anticipais déjà ses réponses. Mme Adams n’a plus vraiment de vie. Elle fuit la lumière. Elle a trop peur du monde. Elle gît finalement dans son domicile la plus grande partie de ses journées. Toute sortie lui demande un effort incommensurable. Un peu comme si on vous demandait de faire un marathon en rampant avant d’aller chercher votre courrier à la poste, Mme Adams, elle, devait porter le poids de son corps, de ses souffrances et de son histoire à chaque pas. Alors ça avait de quoi la ralentir.

D’ailleurs, je lui avais conseillé d’aller voir un de mes collègues, le Dr Yakafokeu, lors de notre dernière consultation, pour faire un bilan de santé, pour vérifier tout ça quand même. Elle n’a finalement pas répondu à l’appel. Mon collègue m’en avait d’ailleurs parlé un peu plus. Il m’avait dit s’être mis en colère :

« Oui, c’est quoi ces gens qui ne rappelle pas alors qu’on leur laisse des messages ?? Je travaille moi, j’ai pas que ça à faire ! Maintenant, si elle veut venir, elle n’a qu’à m’appeler ! »

Mme Adams était aux abonnés absents. Comme souvent. Ça a déjà été très compliqué d’instaurer un peu de confiance pour qu’elle vienne à mes consultations. Alors je n’étais pas vraiment étonné de son comportement. J’ai quand même tenté d’expliquer au Dr Yakafokeu les intentions de Mme Adams :

« Mme Adams, lorsqu’elle ne répond pas, c’est qu’elle pleure. Lorsqu’elle ne rappelle pas, c’est qu’elle a honte de ne pas avoir répondu la première fois. Parce qu’elle a peur aussi. 
Mme Adams, c’est le genre de femme à continuer à aider ses proches coûte que coûte, même dans les moments où elle est pétrie d’angoisses par son passé, même si chaque élément de sa vie la fige de peur. C’est pas le genre de personne qui va tenter un geste malpoli ou ne pas respecter son prochain. Si tant est que ce genre de personne existe vraiment. Alors je ne pense pas qu’elle ne te rappelle pas pour volontairement cracher sur le service que tu veux lui proposer.
Mme Adams a autant du mal à se faire confiance qu’à placer sa confiance dans la première personne venue. Quand elle doit rencontrer une nouvelle personne, les premières questions qu’elle se posent sont plutôt du genre :

« Comment vais-je faire pour sortir de chez moi seule ? »
« Qui va bien vouloir m’accompagner ? »
« Cette personne va-t-elle aussi me rejeter comme tant d’autres l’ont fait ? »

Ça peut paraître étonnant, ces réflexions. Excessif, même. Mais c’est le résultat de 40 ans de vie à porter le poids d’une trahison ultime. Celle qui touche l’essence même du principe de relation de confiance. La confiance d’un enfant à son parent. Celle d’un enfant à sa famille. Un truc que tu n’as même pas envie d’imaginer dans tes pires cauchemars. Ça s’est passé il y a 40 ans, et elle ne t’en parlera sûrement pas. Encore moins si tu l’appelles pour l’engueuler pour lui dire qu’elle aurait dû rappeler.
Elle ne te dira pas ça. Elle te sortira d’autres raisons, que tu appelles « des excuses », pour expliquer son comportement. Elle te dira que le frère de son compagnon est décédé récemment. Et que ça l’a achevée. C’était un des seuls à l’avoir complimentée sur sa personne. Un ersatz de ce qu’on peut appeler une figure d’attachement. Une personne en qui elle avait réussi à placer sa confiance, enfin. Un parent de substitution. Une personne qui la valorisait un peu. Mais il n’est plus là. Alors à quoi bon continuer, si la vie ne l’aide pas, malgré ses efforts. À quoi bon répondre aux appels. À quoi bon aller voir le Dr Yakafokeu, si c’est pour recevoir une leçon de morale. Elle n’a pas besoin de ça. Alors elle va fuir. Elle va esquiver. »

Je ne sais pas si le Dr Yakafokeu a compris ce que j’essayais de lui dire. En même temps, ce n’est jamais facile de se mettre à la place de personnes qui ont vécu l’exceptionnel, dans le pire sens du terme. D’ailleurs, je m’y suis retrouvé aussi plein de fois, dans ce genre de situation. A me rendre compte que je parlais de mes patients avec une certaine froideur. Ou même que je leur parlais directement avec cette même froideur. Avec un certain automatisme, comme pour me protéger de visions d’horreurs. Des visions qu’on préférerait ne jamais avoir eu, ou qu’elles n’aient jamais existé.

Mais cette nuit, j’y ai repensé bizarrement. Et pour la première fois, je me suis mis à pleurer pour une de mes patientes. Profondément. Sans pouvoir rien contrôler. Et c’était une sensation étrange, où plein de pensées se sont bousculées :

« Peut-on se permettre de pleurer pour nos patients ? Pourquoi j’en ai honte ? Qu’en penseraient mes collègues si je leur racontais ça ? Son histoire est atroce, j’espère que ça ne m’arrivera jamais… Comment peut-on vivre aussi figé par la peur, sclérosé par l’angoisse ? Que fait-elle de ses journées si elle n’arrive même pas à sortir de chez elle ? Comment fait-elle pour encore croire à la vie ? »

Ça peut paraître bizarre, mais ça ne m’était jamais arrivé. Autant d’années au contact de patients sans jamais une fois pleurer… Je ne pouvais même pas percevoir l’intérêt de ça. Et puis le sentiment de honte que j’ai pu ressentir s’est finalement progressivement transformé en fierté. Je crois que pleurer m’a permis d’encore mieux comprendre ce qu’elle pouvait vivre. Enfin, j’en sais rien. Comme si ça m’avait rapproché d’elle. Une sorte de Nirvana de l’empathie. Je ne me suis pas senti submergé par la tristesse, comme je pouvais le craindre avant. Juste touché, d’un humain à un autre.

Peut-être que je lui en parlerai. Je ne sais pas. En tout cas, j’espère pouvoir pleurer à nouveau face à la souffrance que peuvent traverser mes patients. Pour continuer à rester humain, avant tout. Croisons les doigts.

Le Handicap du Handicap


A lire en écoutant : Represent Heart – Farhot

Handicap trouble mental normal stigmatisation

Aujourd’hui, il s’est passé un truc exceptionnel.

La peur d’un homme a mangé son humanité. Mais heureusement, pas complètement.

Dr Sansouci est un collègue spécialiste qui a une belle expertise de son métier. Il est urgentiste. Un métier difficile, comme il en existe beaucoup. Il enchaîne depuis des années les gardes, de jour, de nuit, avec passion et détermination. Il accueille des jeunes, des plus vieux, examine la fracture osseuse, le saignement digestif. Il traite la crise d’asthme aiguë, l’arrêt cardiaque. Il sauve des vies, souvent. Il en perd, parfois. Il est dans l’action, parfois même dans la réaction, parce que tout va vite ici aux urgences.

Dr Sansouci est un homme massif, imposant. Un peu dégarni, il porte sur son visage les stigmates d’une vie aux rythmes variables, marquant de traits profonds les contours d’un visage carré. Le regard malicieux, il aime faire des blagues, pour mieux maintenir le sourire sur le visage de ceux qui l’entourent. Par moments, il a ses colères. Son visage se crispe vite, et on perd son regard.

J’ai eu à travailler avec Dr Sansouci. En fait, un de mes patients souffrant de schizophrénie, hospitalisé du fait d’un nouvel épisode aigu de délire, se plaignait de douleurs abdominales importantes depuis un peu moins d’une journée. Le genre de douleurs qui plie un homme. Après un examen clinique, et en reprenant son histoire, son état nous a inquiété. On craignait un truc pas très fréquent mais qui peut être très grave. Alors on a voulu avoir l’avis d’un spécialiste. Ici, c’était le Dr Sansouci. Un petit courrier, une ambulance, on habille le patient et hop, direction les urgences. Rien que de le savoir là-bas me rassurait déjà beaucoup. En tant que psychiatre, on est médecin, certes. On garde alors notre capacité à repérer le grave, l’urgent, pour mieux orienter. Par contre, pour traiter de manière optimale quelque chose qui sort de notre spécialité, ça devient déjà plus compliqué.

Dr Sansouci a donc reçu mon patient. Un coup de main cordial comme on peut en demander parfois. Pendant ce temps, j’en profitais pour prévenir sa famille de tout le branle-bas de combat. Mais le téléphone sonna. « On revient avec votre patient ! ». J’étais stupéfait. Quelle rapidité !

Puis est venue la désillusion. Mon patient, toujours douloureux, n’y comprenait plus rien.

« Ils m’ont dit que j’avais rien, mais j’ai mal ! Ils m’ont à peine touché le ventre ! »

Pris de surprise, j’ai contacté le Dr Sansouci. « On l’a examiné, y’a rien. Et puis on a d’autres urgences, donc la prochaine fois, vous l’envoyez chez son généraliste ! »

Le sentant très remonté, j’ai préféré en rester là. Pas la peine d’attiser les flammes d’un feu qui s’entretient tout seul. En reprenant les détails avec l’équipe, j’ai alors découvert qu’il n’avait été vu que cinq minutes. Le temps de marquer dans les antécédents le mot : « Schizophrénie », et dans les observations : « examen impossible, le patient ne répond pas correctement aux questions ».

Et c’est la que j’ai compris que mon patient avait été victime de son étiquette. Bizarrement, nous arrivons à l’examiner tous les jours, et soudainement il ne pouvait plus l’être. Non, il se passait autre chose.

Alors aujourd’hui, je suis allé revoir le Dr Sansouci. Pour discuter. Pour comprendre.
Pas facile d’aborder ça avec un collègue qu’on ne connaît pas intimement. Mais je ne pouvais pas faire comme si de rien n’était. Une brève explication des raisons de ma venue m’a permis d’entamer la discussion. Et puis on a parlé.

« Tu sais, si j’ai fait urgentiste et pas psychiatre, c’est pas pour rien. Moi, les trucs bizarres, les gens qui délirent, c’est pas mon truc. J’aime pas ça. »

Au moins c’est clair. J’avais maintenant besoin de comprendre si le fait de ne pas aimer cette spécialité l’avait amener jusqu’à négliger son examen clinique, même inconsciemment. Par réflexe. Encore un truc animal, loin de ce que l’on se représente de l’humain dans les soins.

« Tu m’emmerdes avec tes questions. Oui, je l’ai vu un peu vite. Mais il paraissait imprévisible. Et j’avais pas envie de me faire taper. Une fois ça m’a suffit. »

« Tu t’es fait taper par un de tes patients? »

« Oui, un petit vieux tout confus. Il avait une démence. Il captait plus rien, et il s’est mis à me taper comme un acharné sans raison, alors que je l’examinais. Un ancien militaire aux os un peu trop dur pour mon scalp. »

Le Dr Sansouci venait de comparer la schizophrénie dont souffrait mon patient à une atrophie sévère du cerveau. De quoi m’irriter un poil. Mais au moins, je comprenais mieux. La peur avait encore fait des siennes. Cette peur face à l’inconnu. L’ignorance de ce que peut être le quotidien d’une personne qui souffre de troubles mentaux.

Notre cerveau est bien paramétré pour en avoir peur, de cet inconnu. Tout jeune, c’est d’ailleurs grâce à ça qu’on apprend, qu’on se défend. Elle est un moteur important. Et puis par moments, on va prendre le risque. Tenter de perçer l’inconnu. De se montrer vulnérable pour s’ouvrir l’esprit. Parfois ça paie, parfois on échoue. Ce qui est sûr, c’est que toujours, on apprend. On le voit chez les tout-petits typiquement. C’est ce qui va les mener à ne pas vouloir goûter des légumes. Peur et dégoût vont les envahir. On ne sait jamais, ça peut intoxiquer. Ça peut être mauvais. Puis comme Papa et Maman sont un peu insistants, ils goûtent. Et là, sourire aux lèvres, ils en redemandent. Il viennent d’apprendre que les légumes, c’est bon (si si, je vous assure, c’est bon).

Alors de la même manière qu’on est plus à l’aise avec quelqu’un qui partage notre même culture, on a besoin d’être informé et de comprendre ce monde souvent étrange qu’est celui de la santé mentale pour lever cette peur sclérosante de la folie. Permettre à tous de bénéficier de soins optimaux. Et pourquoi pas, favoriser la rencontre avec ce fameux « fou du quartier ». Celui que l’on voit tous les jours, qui fait toujours la même chose, qui est intégré au décor de notre quotidien. Mais à qui on n’a jamais parlé.

Mon patient aurait préféré ne pas avoir cette étiquette de schizophrène. Pourtant, je pense que s’il a souffert de cette prise en charge, ce n’est pas du fait de sa maladie. Ce que je crois, c’est qu’une partie de la société peut se retrouver handicapée. Sourde, muette, aveugle. Handicapée par la peur et l’ignorance face à l’autre. Celui qui est différent.

Bizarrement, ce ne sera pas le Dr Sansouci qui sera inscrit à la Maison Départementale pour les Personnes Handicapées. Ce ne sera pas le Dr Sansouci qui souffrira du regard de l’autre. Et en y pensant, c’est la colère qui monte. Qui m’a poussé à écrire ça. Avec une question qui m’est restée en tête : qui de mon patient ou de mon collègue est le plus handicapé par cette situation ?

Peut-être sommes-nous finalement tous un peu handicapés. Alors exclure celui qui n’agit pas de la même manière que nous se trouve être une bonne façon de faire comme si on n’avait pas d’handicap.